L’expert des empreintes aime user ses semelles au port de Pully

PortraitChristophe Champod, pointure des sciences criminelles, a reçu la plus haute distinction de sa branche.

Christophe Champod, professeur en sciences criminelles.

Christophe Champod, professeur en sciences criminelles. Image: Chantal Dervey

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Entre deux cours à l’Université de Lausanne, Christophe Champod a ses habitudes au restaurant du port de Pully. Établi dans la commune bourgeoise depuis plusieurs années, le professeur en sciences criminelles y a trouvé son havre de paix. «C’est mon paradis», explique simplement l’expert en traces et empreintes sur les scènes de crime, en sirotant un soda. L’homme qui vient de recevoir la médaille Douglas M. Lucas 2020, la plus prestigieuse récompense au monde dans son secteur de recherche, affiche une simplicité et une modestie déconcertantes. Impossible de lui faire dire qu’il est une sommité dans sa branche. Mais son CV, ses nombreuses distinctions et ses expériences professionnelles à l’international parlent pour lui. «Je suis souvent appelé à l’étranger pour des affaires en tout genre et j’adore ça, dit-il en souriant. Mais j’ai rapidement besoin de me retrouver au bord du lac, même s’il m’a fallu un sacré bout de temps pour m’habituer au Léman.»

Né à Yverdon-les-Bains, l’homme de 51 ans au rire sonore a passé son enfance dans le canton de Neuchâtel. D’abord à Bevaix, où il a fait ses classes primaires, puis à Vaumarcus, village situé juste de l’autre côté de la frontière vaudoise. «Je ne me voyais pas du tout faire ce que je fais, reprend-il. J’y suis arrivé par hasard. J’étais un étudiant comme tous les autres et la première année d’université a été un choc. Je ne me suis jamais dit: je suis fait pour ça.»

«Le lac de Neuchâtel est d’une beauté absolue»

De nature réservée, le garçon d’alors passe une partie de son temps dans les bistrots, où il suit son père qui y vendait toutes sortes de machines pour les restaurateurs. «Ma mère, avant de prodiguer des soins dans un EMS, s’occupait de la comptabilité de la petite entreprise qui comptait aussi un atelier.» Après ses devoirs, Christophe Champod pouvait aussi passer des heures à faire de la planche à voile. «Le lac de Neuchâtel est d’une beauté absolue, s’exclame-t-il en agitant son verre. Ses rives sauvages donnent une impression de totale liberté.»

Maturité scientifique en poche, le jeune homme découvre dans une brochure la formation intitulée «police scientifique», à Lausanne. «Je l’ai choisie sans trop savoir de quoi il s’agissait, se souvient le chercheur. Je suis allé sur place pour visiter et m’informer. Un assistant m’a alors expliqué à quel point il était ensuite difficile de trouver un emploi. Cela a suffit à me convaincre que j’étais au bon endroit.»

Expérience dans la politique de milice

Parallèlement, Christophe Champod expérimente la politique de milice en rejoignant le Conseil général de Vaumarcus. «Mon père était municipal et j’ai voulu voir par moi-même à quoi ressemblait la démocratie directe de l’intérieur. J’y suis resté durant mes trois premières années d’études. Je faisais tous les jours le trajet Vaumarcus-Université de Lausanne en voiture. Cela paraît fou aujourd’hui, rigole-t-il. Plus personne ne ferait ça sans penser deux fois à notre environnement.»

Le chercheur finit par s’installer dans le chef-lieu vaudois, au début des années 1990 lorsqu’il débute sa thèse. C’est à cette époque qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme. «La mémoire n’est pas fiable et on a souvent tendance à embellir les faits avec le temps, prévient le passionné de photographie. Mais je crois qu’à ce moment, je me suis vraiment senti à ma place. Même si tout mon entourage riait à l’idée que j’allais devenir docteur sans jamais avoir soigné quelqu’un.» Il ajoute: «Je crois que mes parents étaient fiers: à ma connaissance, je suis le seul membre de ma famille à avoir été à l’université. Mais ils n’en faisaient pas non plus quelque chose d’incroyable, à raison.»

Le doute est essentiel

Au fil de la discussion, l’expert en traces laissées par les doigts, notamment, revient avec insistance sur l’importance du doute. «Avec le temps, j’ai décidé de ne plus écrire dans mes rapports que j’étais sûr de quoi que ce soit. Sans en faire l’apologie, le doute est essentiel. Des éléments scientifiques peuvent nous orienter dans une direction ou nous faire penser que. C’est une question de probabilité: mon travail n’est pas d’éliminer les doutes mais de les gérer.»

La posture détonne de l’imaginaire collectif. «Nous pensons tous que les experts apporteront toujours la réponse mais ce n’est pas le cas, martèle Christophe Champod. Personne ne fait exception. Quand vous êtes appelé à témoigner devant un tribunal et que vous dites que vous n’êtes pas sûr, on vous trouvera sympa deux minutes mais on préférera un autre scientifique qui, lui, viendra affirmer qu’il est certain.»

Eviter les «simplicités de l’esprit»

Le chercheur dit devoir se freiner au quotidien pour ne pas tomber dans «des simplicités de l’esprit». Même s’il concède que devoir prendre des décisions tout en étant conscient qu’il ne peut avoir aucune certitude est parfois difficile. «Pour pouvoir vivre, on est obligé de le faire, confie-t-il. Sinon, on ne se risquerait jamais à traverser la route pour aller au travail.»

Collègue et ami, le professeur Franco Taroni confirme que le doute est indispensable dans leur métier. Il n’imagine toutefois pas Christophe Champod tergiverser pendant des heures à son bureau. «Il trouve systématiquement des solutions qui contentent tout le monde, témoigne-t-il. Cette capacité découle probablement de sa très grande générosité. Il ne donne pas l’impression de douter. Au point que sa maîtrise du stress me fait un peu le jalouser», lance-t-il dans un éclat de rire. Et justement, malgré les apparences, Christophe Champod est-il parfois tiraillé par des dilemmes lors de grosses affaires, au point de ne plus en dormir la nuit? «Jamais», rétorque-t-il du tac au tac. Il se corrige: «Bon… Le combat contre les certitudes peut très vite s’arrêter. Disons plutôt rarement.»

Créé: 09.12.2019, 10h05

Bio Express

1968
Christophe Champod naît le 12 août à Yverdon-les-Bains.

1986
Il obtient sa maturité au Gymnase de Neuchâtel.

1990
Le chercheur termine son diplôme de police scientifique et de criminologie à l’Université de Lausanne. En décembre de la même année, il rencontre celle qui deviendra son épouse, Tacha, spécialiste de l’ADN.

1997
En avril, leur fils Simon voit le jour au CHUV.

2000
Christophe Champod est engagé au Forensic Science Service, à Londres. Au mois de mai, Leah naît à Chertsey.

2003
Naissance de Bruno à Birmingham. Il devient aussi professeur ordinaire à l’Université de Lausanne.

2017
Christophe Champod reçoit la médaille Edward Henry de la Fingerprint Division of the Chartered Society of Forensic Sciences.

2019
Il ajoute à sa collection la médaille Douglas M. Lucas 2020.

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