L’«homme-poésie» préfère le flou au précis

PortraitAntonio Rodriguez, professeur à l'UNIL

Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

On se préparait à rencontrer une espèce d’académicien bigleux au front parcheminé, on tombe sur un visage de jouvenceau au regard pétillant d’enthousiasme. Antonio Rodriguez a 40 ans passés, mais sa voix lui en confère vingt de moins. On en oublierait qu’il est docteur en Sorbonne, qu’il a enseigné dans des auditoriums universitaires parisiens, puis dans les facultés des lettres de Genève et de Neuchâtel et, depuis cinq ans à Dorigny, en tant que professeur associé en littérature française.

Son cursus se chamarre de plusieurs autres titres respectables, il n’en a cure, il les énumère presque à regret, trop jubilant qu’il est d’avoir lancé, en automne 2015, le projet d’un premier Printemps de la poésie dans toute la Suisse romande – comme il s’en perpétue déjà en France. Son appel fut entendu par un nombre inespéré de personnes ou d’institutions importantes de notre contrée, d’emblée disposées à y adhérer avec des propositions concrètes. Un archipel de manifestations nombreuses sont d’ores et déjà programmées, qui se dérouleront du 14 au 26 mars prochain*.

«J’ai une prédilection pour les contraires, dans la mesure où ils sont complémentaires»

Le professeur Rodriguez, qui les a initiées, en sera la principale cheville ouvrière depuis son poste de l’UNIL, auquel se sont associées les universités de Neuchâtel et de Genève. D’autres suivront, espère-t-il. Dans son premier communiqué, il explicitait tout l’enjeu de l’opération en ces termes: «Depuis plusieurs années, il existe en Suisse romande une grande quantité d’événements dédiés à la poésie. L’idée est de les regrouper notamment autour de l’équinoxe pour leur donner davantage de visibilité et animer nos rues. Car la poésie ne souffre pas d’un manque de production de qualité ou d’une riche histoire, mais davantage d’une difficulté à gagner une visibilité contemporaine dans les médias et les librairies, à l’heure des best-sellers.»

Etat poétique ancestral

Et de revenir avec une ferveur redoublée sur ses convictions, deux semaines avant le déclenchement de ce pari gagné: «La poésie, ça commence en nous dès l’enfance, pour faciliter la mémorisation scolaire. Elle rythme les liturgies de toutes les religions, elle se trouve dans la plupart des hymnes patriotiques, elle est scandée par des mouvements révolutionnaires, dont ceux de l’actualité récente, et qui l’ont associée symboliquement au printemps. Elle est aussi éminemment scientifique: les premiers observateurs des phénomènes naturels étaient des poètes.» On songe forcément au De natura rerum du philosophe latin Lucrèce, qui, un an avant notre ère, réécrivait la cosmogonie du monde en vers hexamètres. Voire à un Einstein, qui sondait les mystères de l’Univers en jouant du violon… Bref, selon Antonio Rodriguez, l’état poétique serait à l’origine de toute activité humaine, ancestrale ou moderne. Voire prosaïquement quotidienne: «Du matin jusqu’au soir, j’en suis habité. Je l’enseigne à des étudiants, il m’inspire des écrits, et désormais me préoccupe constamment avant l’échéance de la mi-mars qui vient. Me voilà devenu un «homme-poésie.»

Pudeur

Mais le même devient nettement moins disert quand on l’interroge sur sa propre vie ou sur ses origines hispaniques, qu’il ne renie aucunement. S’il a passé sa prime enfance dans le quartier alors très populaire de la Blécherette, il préfère n’en rien décrire. Et s’il a eu une maman et une sœur, on ne saura rien d’elles: «Le protestantisme ambiant de mon pays d’adoption est peut-être à l’origine de ma pudeur envers ma famille, alors qu’il m’arrive d’être expansif sur d’autres sujets. De même, en littérature, je crois davantage à la nécessité du flou, à l’imaginaire, qu’à ce qui y est décrété clair, définitif. Et puis, j’ai une prédilection pour les contraires, mais bien sûr dans la mesure où ils deviennent complémentaires.»

Hommage au père

De l’histoire de son père, pourtant, dont il a pleuré le décès en décembre 2015, et dont il camoufle le prénom, il retient un épisode tragique de la guerre d’Espagne remontant à 1936. Soit peu avant l’avènement du franquisme. Son père fut séparé de sa propre mère à l’âge de 1 an, car elle se trouvait comme nourrice à Barcelone alors que lui-même restait dans la province de León. Il vit alors tous les hommes de la parenté enrôlés de force. De cette tragédie historique, Antonio Rodriguez retiendra un thème littéraire, un ADN à l’origine d’une trilogie poétique qu’il écrit à la fois à la lumière d’une Europe bellement idéalisée. Et en hommage à ce père meurtri qui débarqua à Lausanne en 1962 sans savoir un mot de français. Pour trouver un job dans les restaurants, il dut suivre d’abord des cours d’italien – l’idiome était alors en usage dans les premières pizzerias.

www.printempspoesie.ch (24 heures)

Créé: 02.03.2016, 09h46

Carte d'identité

Né le 26 juin 1973, à Lausanne.

Cinq dates importantes

1992 Débarque pour la première fois à Dorigny, «avec fascination».

2002 S’installe à Paris et étudie à la Sorbonne nouvelle. Sa thèse Le pacte lyrique est éditée en Belgique.

2006 Parution de ses premiers poèmes en France, à l’Atelier contemporain.

2011 Nommé professeur de littérature à l’UNIL.

2015 Avec «Big Bang Europa», paru chez Tarabuste, il entame une trilogie poétique sur l’Europe.

Articles en relation

De moins en moins prisée en France, la poésie reste vivante en Suisse romande

Littérature Le Parisien Jean-Pierre Siméon déplore qu’en son pays, la place dévolue à la poésie s’amenuise en peau de chagrin. De ce côté-ci du Jura, le terreau est fertile. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Des dizaines d'automobilistes ont été bloqués dans le Chablais, pendant plusieurs heures pour certains. La situation était également chaotique sur les routes secondaires parsemées de congères.
(Image: Bénédicte) Plus...