L’illustrateur se nourrit de simplicité et de nature

PortraitPierre-Abraham Rochat a dessiné les timbres 2018 de la Poste. Le Combier établi à La Sarraz vit de peu pour être libre.

Pierre-Abraham Rochat: «Le déclic s’est produit à l’école, le jour où on a appris les règles de perspectives. D’un coup, je pouvais représenter l’espace, créer un univers de manière crédible sur une feuille.»

Pierre-Abraham Rochat: «Le déclic s’est produit à l’école, le jour où on a appris les règles de perspectives. D’un coup, je pouvais représenter l’espace, créer un univers de manière crédible sur une feuille.» Image: Odile Meylan

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Mai 2001, Gymnase d’Yverdon. Dans le Yearbook – le trombinoscope annuel de l’école –, la page laissée à l’inspiration de la classe 3M2 se résume à trois dessins signés Pierre-Abraham Rochat. Trois profs croqués par leur élève de la Vallée. Le trait noir est précis, juste. Quasi académique. Le talent saute aux yeux, comme, seize ans plus tard, il sautera aux yeux du jury chargé de choisir les timbres commémoratifs 2018 de La Poste. Le thème, les 50 ans du Musée en plein air Ballenberg, a inspiré Pierre-Abraham Rochat, entre-temps devenu illustrateur indépendant, diplômé de l’ECAL en 2005, en Media & interaction design. Avec son style épuré et réaliste, il a reproduit quatre bâtiments emblématiques de l’institution, quatre saynètes de la paysannerie d’antan. Et voilà le nom du Vaudois imprimé sur la série émise en mai, qui viendra affranchir les lettres et garnir les classeurs des philatélistes.

Humble, Pierre-Abraham Rochat n’en est pas moins surpris que «24 heures» s’intéresse à lui. Il propose que l’on s’installe sur un banc du jardin du château de La Sarraz, à deux pas de chez lui. Il aime venir s’y asseoir, à l’ombre d’un grand hêtre, pour dessiner, s’inspirer, «remuer ce que j’ai dans la tête». Quand il vivait à Lausanne, c’est au parc de Mon-Repos qu’il venait oublier le béton environnant. Alors, ces timbres? La voix posée, il raconte et conclut: «Au bout du fil, quelqu’un m’a annoncé en allemand que j’avais remporté le concours.» Souriant: «C’est un honneur. J’étais très content. Bref, j’ai dit: «Toll!»

Le dessin a toujours accompagné ce Combier, qui a grandi avec frère, sœur, parents, aïeux et cousins aux Charbonnières. «À la maison, nous n’avions pas de télé, j’en remercie mes parents. Ça ne m’a pas manqué. On allait jouer dehors, dans la forêt, près du lac.» Pas de religiosité familiale à chercher derrière le prénom biblique, il provient des livres relatant l’histoire de la Vallée, dont est féru son père, Rémy.

«Le déclic s’est produit à l’école, le jour où on a appris les règles de perspectives. D’un coup, je pouvais représenter l’espace, créer un univers de manière crédible sur une feuille»

La collection de BD de ce dernier, constituée notamment des classiques franco-belges, exerce son pouvoir d’attraction sur le jeune Pierre-Abraham, qui aime dessiner. «Comme tous les enfants, en fait. Le déclic s’est produit à l’école, le jour où on a appris les règles de perspectives. D’un coup, je pouvais représenter l’espace, créer un univers, de manière crédible sur une feuille. Dessiner des vaisseaux spatiaux avec des points de fuite, etc.» À 12 ans, sur les conseils de son père, il envoie quelques-unes de ses œuvres à Derib pour avoir des conseils. Le bédéaste l’appelle. «Il m’a dit que je devais travailler encore dix ans mais que le potentiel était là. C’était encourageant.» En fait, Pierre-Abraham Rochat va se tourner vers les nouvelles technologies. Graphisme, webdesign, programmation, l’artiste jongle avec les outils modernes sans jamais délaisser le dessin à l’encre de Chine ou à l’aquarelle. C’est d’ailleurs vers l’illustration qu’il souhaite se concentrer à l’avenir, explique-t-il.

La soif d’apprendre

Ce grand amoureux de la nature fuit le stress d’un trop-plein de mandats et préfère apprendre, suivre des ateliers, se perfectionner. «Je peux faire les choses inlassablement. Je l’ai constaté quand j’ai croché sur le diabolo il y a quelques années, en fréquentant une communauté de jongleurs. À force d’entraînement je suis arrivé à un niveau correct, même s’il m’a fallu répéter des gestes 10 000 fois. Le dessin, c’est pareil. J’ai tout appris par le dessin d’observation. J’aime rechercher les formes efficaces et simples pour représenter des paysages, des bâtiments, sans perdre leur subtilité, leur richesse.» Ses nombreuses randonnées dans les Alpes ne se conçoivent guère sans un carnet de croquis dans la besace.

Le trentenaire noiraud au look passe-partout vit de peu. Son appartement, sur la Grand-Rue de La Sarraz, est un petit studio mansardé: bureau, lit, canapé, cuisine, et beaucoup de livres – notamment de philosophie –, le tout bien rangé. «C’est petit. Je suis quelqu’un d’assez minimaliste», glisse-t-il. Consumérisme et matérialisme lui sont clairement étrangers. Il va sans dire qu’il n’a pas de voiture. «Avoir peu de contraintes financières me laisse plus de liberté.» Liberté: le mot revient souvent. Liberté aussi de voyager avec ses amis. En train et à vélo, en Écosse, en Norvège, en Europe de l’Est, avec le barda pour camper n’importe où, sans programme, sans confort, mais avec des bières à boire autour du feu.

Son style de vie quelque peu ascétique est une source d’inspiration pour ses amis, disent ceux-là. «Pierrot n’a que l’essentiel et travaille juste ce qui est nécessaire pour passer du temps avec ses proches, faire des tours à vélo, décrit Karel Nicolas, l’un de ses compagnons de route. Il vit au rythme des saisons, entre balade à ski de fond, cueillette de plantes, achat au marché, etc. C’est quelqu’un de très réfléchi dans ce qu’il consomme.» «L’autre jour, il avait un rendez-vous professionnel dans les Grisons, rapporte Amélie Buri, une consœur. Il y est allé en train, sac au dos avec sa tente et a dormi au camping. C’était l’occasion pour lui de faire des croquis.» L’illustratrice confie: «Pierre-Abraham vit au plus près de ses valeurs écologistes sans donner de leçons: il est très déculpabilisant. C’est un plaisir de discuter avec lui. Nous comparons nos travaux. Il n’est pas assis à se dire qu’il a réussi: il recherche la critique. Il est cultivé, drôle et positif, sans être dans l’optimisme béat: il est conscient que pas grand-chose ne va droit dans ce monde.»

Et lui, où va-t-il? «Je n’ai jamais eu d’objectifs précis et j’ai toujours fait mes choix au feeling, là où je sens qu’il y a le plus d’opportunités. Donc je ne sais pas ce que je ferai dans deux ans, mais l’observation de la nature, c’est une passion qui peut durer jusqu’à la mort. Je ne vais pas l’abandonner.»

Créé: 19.09.2018, 08h50

Bio Express

1982 Naissance au Sentier, le 6 décembre. Son père, Rémy, et sa mère, Graziella, travaillent dans l’horlogerie. Il a un grand frère, Jean-Moïse, et une petite sœur, Anne-Marian.

1997 À 14 ans, il illustre un ouvrage écrit par son père passionné d’histoire:, «Monographie d’un chalet d’alpage», aux Éditions Le Pélerin (186 p.). Le chalet, celui de la Muratte, appartient à la famille.

2001 Obtient une maturité scientifique au Gymnase d’Yverdon, option maths renforcées.

2005 Diplômé de l’ECAL, filière Media & Interaction design. Premier mandat en indépendant, pour Tissot via la start-up Atracsys. Participe à sa première exposition collective à la Galerie L’Essor, au Sentier.

2014 Réalise les illustrations du Trésor du Temps, grande chasse au trésor à la Vallée.

2017 Seul Romand invité par La Poste à proposer un visuel pour les timbres jubilaires du Musée Ballenberg, il remporte le concours.

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