L'imagination pour peupler le quotidien

PortraitBernard Viglino, peintre et mosaïste.

Image: Odile Meylan

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C’est par le garage qu’on entre dans la Maison bernoise. La porte s’ouvre et, dans un même élan, les yeux s’écarquillent. Les collages, tableaux et vêtements tout droit sortis de l’imagination débridée de Bernard Viglino ont colonisé la demeure dressée à la Grand-Rue de Chavornay depuis le XVIe siècle. Griffonnée au-dessus de l’entrée, une citation donne le ton: «Je pense que rester enfant toute sa vie, c’est un immense cadeau.»

De l’enfance, le peintre, verrier et mosaïste de 91 ans garde le sourire malicieux du môme venant de commettre une gentille crasse, des yeux bleus rieurs et une fantaisie sans limites. Dans son antre, qui se visite comme un musée, l’humour et l’autodérision s’affichent dans toutes les pièces. Bernard Viglino apparaît sur ses tableaux tantôt travesti en vache, tantôt en pape ou en perroquet. «Je suis très moqueur, dans la vie, on est obligé de se marrer, non?» Comme l’oiseau enveloppé de ses plumes, l’artiste vit entouré de ses œuvres. «J’ai besoin d’être entouré, à chaque tableau cédé c’est une plume arrachée.» Pour combler un vide, il lui est arrivé de racheter sa propre création. «Ce qui est terrible pour ma notoriété, c’est que je peux me payer le luxe de ne pas vendre.»

Plus d’un millier de peintures, sculptures, fresques, mosaïques de textile ou de papier glacé peuplent les trois étages de la Maison bernoise et de la Villette, la villa parentale, dressée un peu plus loin dans le village. Artiste pluriel, le petit-fils d’émigrés piémontais ne s’est jamais arrêté de créer depuis l’adolescence. Au cours de son apprentissage de plâtrier-peintre dans l’entreprise paternelle, il passe ses pauses de midi à taquiner son chevalet. Il y a encore quelques mois, il lui arrivait de poser sa fourchette pour aller rectifier un tableau. «Ça doit faire quatre ans que je ne me suis pas assis à une table.» La peinture à tout prix, pour donner corps aux idées qui fusent.

Autonome de la conception à la réalisation

Deux peintres lanceront sa carrière. La rencontre se fait sous l’impulsion d’un professeur qui remarque les qualités artistiques de l’apprenti. «Il m’a beaucoup aidé, il faut croire qu’il m’aimait bien.» Avec Gaston Faravel, le jeune homme de 21 ans s’initie aux décors de théâtre et à l’art du vitrail. Trois ans plus tard, en tant que collaborateur du Valaisan Paul Monnier, il se forme à la mosaïque. «A l’époque, c’étaient des Français qui les réalisaient. Un jour je me suis glissé dans leur atelier et j’ai fait le travail moi-même. Paul Monnier a vu ce que je savais faire et par la suite je m’en suis occupé.» Bernard Viglino se perfectionne en autodidacte, en visitant notamment des ateliers en Italie. «La mosaïque, c’est ce que je préfère, car on peut être autonome de la conception à la réalisation.» Stakhanoviste du découpage, il apprécie détailler des éléments pour mieux les assembler.

L’homme réalise les mosaïques et vitraux d’une centaine d’églises, chapelles et temples de Suisse romande. Il passe plus de la moitié de sa vie dans des lieux sacrés. «Mais je ne suis pas croyant, je suis pire qu’athée, j’ai trop analysé.» Entre deux commandes, le prolifique peintre vogue vers d’autres cieux, se lance dans de nombreux projets personnels. En 2010, pour couronner le giratoire de sa commune, il imagine une sculpture de trois corbeaux géants, en référence au sobriquet donné aux habitants de la localité nord-vaudoise. L’œuvre, jugée trop coûteuse par les élus du village, ne verra pas le jour. «J’ai lu que le corbeau est un animal intelligent. Pas ici.»

La dérision comme arme
Bourgeois d’honneur de Chavornay depuis plus de trente ans, Bernard Vigli­no n’a jamais reçu de commande de la part de sa Commune. Il est déçu, mais il préfère en rire. La dérision, c’est son arme pour surmonter les épreuves, comme la maladie de sa femme, Madeleine, âgée de 97 ans. Alitée depuis huit ans et aveugle depuis plus de vingt, son âme sœur nécessite une attention de tous les instants. Refusant de la placer dans un EMS après plus de soixante ans de vie commune, l’artiste s’est mué en «infirmier-chef». «Je ne peux quitter la maison que brièvement. C’est difficile, parfois, je me sens fatigué.»

Enfermé par amour, il goûte à la liberté en transposant son monde intérieur. «Je suis comme un prisonnier, alors j’ai décoré ma cellule à mon image.» Sur la toile accrochée à la porte d’entrée du salon, où sa femme est allongée, le perroquet Viglino est enchaîné à Madeleine. Il patiente calmement, sans tristesse, paré de plumes chatoyantes. (24 heures)

Créé: 20.04.2015, 08h28

Carte d'identité

Né le 15 septembre 1924 à Paris. Il passe la frontière à 18 jours, le douanier réchauffe son biberon.

Cinq dates importantes:
1946 Se marie avec Madeleine, rencontrée trois ans plus tôt.
1949 Réalisation de son premier vitrail à l’église catholique d’Orbe.
1954 Premier prix du jury et du public dans le cadre de l’Exposition L’Art dans l’église.
1958 Achat pour 10 000 francs de la Maison bernoise, monument historique.
1990 Plans-Fixes lui consacre un film.

L'expo

Chavornay, rue de l’Industrie 18A (derrière le mur d’escalade)
Exposition de grands formats,
Ve 24 avril et 1er mai (17 h- 21 h), sa 25 avril et 2 mai (11 h-17 h), di 26 avril (14 h-17 h).
Rens.: 078 709 86 06

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