La fantastique symphonie du chef de l’orchestre estudiantin de Leipzig

Par Monde et par Vaud (20/41)Amoureux de l’Allemagne depuis un Erasmus à Berlin, Frédéric Tschumi dirige l’orchestre universitaire et mène une paisible vie de famille.

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C'est de dos qu’on le découvre, face à une petite centaine de musiciens. Frédéric Tschumi, baguette dans la main droite, dirige l’orchestre universitaire de Leipzig. Hector Berlioz est leur compagnon pour ces trois heures de répétition, un lundi soir où la chaleur de Leipzig est étouffante. «Les harpes sont là ce soir», dit-il avant de saluer les deux musiciennes derrière leur instrument. Légers coups d’archets ou doux applaudissement du reste de l’assemblée. Quelques mouvements des bras, des expressions faciales appuyées et la musique reprend, s’arrête. Frédéric commente, veut de la précision, de la nuance.


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On est à deux pas de la Gewandhaus, siège à l’architecture brutaliste soviétique de l’un des plus prestigieux orchestres du monde. Un graal dont le chef n’ose pas rêver. Son métier n’est pas des plus lucratifs et stables qui soient, sauf pour un petit nombre de stars. «Je pense que mes 40 ans vont me faire me poser des questions, d’autant que l’orchestre que j’ai maintenant, je ne l’aurai plus dans un an. Mais je n’ai jamais fait de plan, pensé au lendemain.» Vivre avec moins ne lui fait pas peur. En 2013, à la naissance de sa deuxième fille, il passe deux ans à se serrer la ceinture. «C’était dur, mais ça a été. Avec ma compagne nous voulions être présents pour notre fille. Et la musique, personne ne vous la prend…»

Julia et Frédéric se sont rencontrés devant la Haute École de musique de Weimar en 2003. Elle, violoniste originaire de la région de Leipzig, venait de réussir son entrée en postgrade. Et lui de rater sa première tentative pour intégrer l’institution. Ils vivaient tous deux à Berlin. «Six semaines plus tard, le lundi je réussissais mon examen et le mercredi mon histoire avec Julia commençait.»

Le violon dès 6 ans

Ensemble ils ont eu Elsa et Camille. «Nous sommes tous les deux indépendants, alors nous nous en occupons beaucoup.» Le départ du matin pour le jardin d’enfants se fait à vélo, Camille installée sur une petite selle entre le guidon et son père. La famille vit dans un grand appartement typique de Leipzig. Un vaste trois-pièces à cachet: vieux parquet, hauts plafonds, meubles de récup… pour un loyer dérisoire en comparaison helvétique. «Ici il n’y a que ça! Quand nous sommes venus nous installer, on avait le choix entre 30 logements! Finalement, nous avons eu celui-ci lorsque le propriétaire a appris que Julia jouait dans le Gewandhaus…» Elle enseigne aujourd’hui le violon. Elsa s’est mise au violoncelle il y a un an et a passé avec brio sa première audition au début du mois de juin.

«J’aime l’idée de «Fernweh». Quand tu n’es plus chez toi, il y a une très belle forme de mélancolie qui remonte. J’ai toujours cherché ça et je pense que la musique c’est aussi ça.»

Lui, a découvert le violon dès 6 ans. «Tous les jours, de 13 h à 13 h 45, je m’y mettais. Ma mère m’a beaucoup soutenu.» Poussé? «Non, je ne dirais pas ça.» Frédéric se souvient d’une enfance joyeuse à Corbeyrier. Et de la tranquillité du gymnase de Burier. «Je ne sortais pas tant que ça. J’allais souvent chez un ami à Yvorne. On avait un groupe de rock progressif. C’était déjà très important, la musique.»

À l’université, il prévoit de s’orienter vers le russe et la musicologie. «On m’a dit: avec ces deux branches, bonjour l’avenir!» Il lâche le russe pour l’allemand. Avant son départ pour un incontournable Erasmus à Berlin, il parle à l’un de ses profs de son intérêt pour la direction d’orchestre. Il lui conseille de créer un petit orchestre là-bas et de lire des partitions le soir. «Je n’ai rien fait de tout ça!»


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À Berlin, il plonge dans une solitude qu’il considère comme inhérente à l’exil et qui lui plaît très vite. «J’aime l’idée de Fernweh. Quand tu n’es plus chez toi, il y a une très belle forme de mélancolie qui remonte. J’ai toujours cherché ça et je pense que la musique c’est aussi ça.» Il fréquente les lieux du classique. «J’allais à l’opéra deux fois par semaine. Je payais 2 ou 3 DM pour aller derrière, pour écouter même un seul acte. J’allais aussi au Philharmoniker… C’était génial.» Les souvenirs sont racontés d’une voix douce, les yeux rieurs, un sourire qui ne le lâche que rarement. Un visage d’une expressivité qu’on imagine être un atout majeur lorsqu’il est à la direction.

«J’ai intégré l’orchestre universitaire au violon. Six mois après, on avait une tournée dans toute la France. J’étais amoureux d’une violoncelliste… Mon intégration en Allemagne, ça a été grâce à cet orchestre. Quelque temps plus tard, je me revois, un lundi matin à Friedrichshain, en train de marcher dans la rue et de me dire: je vais rester. J’avais 20 ans, je ne me connaissais pas assez pour savoir pourquoi je décidais ça, mais c’était clair que c’était ce que je voulais. Tout le reste ne l’était pas.»

Petit à petit, l’étude du violon laisse sa place à la direction. Il se retrouve aux commandes de son premier orchestre à Stuttgart, pendant deux ans. «Je prenais le train de Weimar à midi, j’arrivais à 17 h 30, je repartais à 23 h, pour être à 5 h du matin à Weimar et j’avais mes cours à 9 h toute la journée. Mais j’avais mon orchestre! je n’avais aucune expérience mais j’étais intègre!» Frédéric a trouvé ses marques dans cette ex-Allemagne de l’Est. «Au début, tu souffres, tu es désorienté. Au bout d’un moment, tu apprends à être bien, à ne pas te sentir seul.» Alors que son métier est fait «à 90% de solitude».

«Partir m’a appris à ne compter que sur mes ressources, ma confiance. Et à me détacher du côté sécurisant de ma culture. Je sais maintenant que je pourrais m’installer n’importe où.» À jamais déraciné? «Non, chez moi c’est ici… (il marque une pause). En fait, je ne pense pas en ces termes. J’aime Leipzig. Mais j’ai toujours un regard qui dit: ce n’est pas ma culture. Et je ne me sens pas du tout faire partie de la Suisse non plus, même si je vois bien la base commune avec ma famille ou des amis suisses.»

Une base qu’il cultive aussi en écoutant quotidiennement la Radio suisse romande. «La disparition d’Aqua Concert, ça a été un drame!» Repartira-t-il? «Mon rêve serait de faire des projets d’orchestre à l’étranger. Avec des pros! J’ai quand même la bougeotte! Et avec mes filles qui grandissent, ça revient, cette envie…» (24 heures)

Créé: 31.07.2018, 10h36

Trajectoire

1979 Naissance le 3 décembre.

1998-2001 Études de musicologie et d’allemand à Genève puis Erasmus à Berlin.

2003 à 2009 Études de direction d’orchestre et de violon à Weimar.

2006-2012 Dirige deux orchestres amateurs à Stuttgart

2009 Naissance d’Elsa.

2013 Naissance de Camille.

2014-2017 Chef de l’European Youth Orchestra, réunissant des jeunes musiciens de Pologne, de République tchèque et d’Allemagne.

2016 Fonde avec un ami «Da capo, orchestra travel» qui propose à des musiciens amateurs des projets d’orchestre à l’étranger (France, Italie).

Depuis 2016 donne des cours de direction d’orchestre aux jeunesses musicales d’Allemagne à Weikersheim.

2017-2018 Chef de l’orchestre’91 à Hambourg.

Depuis 2015 chef de l’orchestre universitaire de Leipzig.

Novembre 2018 Chef de la jeune philharmonie de Würzburg.

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