La romancière s’est révélée à Minuit

PORTRAITJulia Deck, auteure

Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

C’est l’histoire d’une Parisienne qui aime Echenoz, Beckett, Robbe-Grillet. Elle écrit un roman. Le très exclusif éditeur de ces auteurs mythiques le publie. Il y est question d’une quadragénaire bourgeoise qui tue son psychiatre, ce livre mince frappe par son style très particulier, succès immédiat. Le second vient de paraître. Une trentenaire chômeuse y emprunte le nom d’une romancière dans un film de Rohmer. On suit ses pérégrinations, et on se demande qui est cette Julia Deck qui invente des femmes floues à la dérive dans des décors urbains à première vue ultraréalistes.

Julia est fille de François Deck, plasticien, inventeur du concept d’artiste-consultant, qui «ne travaille plus que dans l’immatériel». Sa mère, Britannique, enseigne sa langue aux adultes et se passionne pour la littérature française, qu’elle analyse rigoureusement. L’enfant unique éprouve, dans «ce milieu qui valorise l’art, une envie de création». Elle alliera dans ses livres invention et rigueur, mais pas tout de suite. Elle sort du Lycée Henri IV sans plan de carrière, quand ses condisciples se programment ministres (une l’est devenue) ou chefs d’entreprise. «Par défaut», elle choisit les Lettres. Il faut dire que Julia écrit depuis qu’elle sait lire – poèmes, nouvelles, journal intime, un «roman» à 10 ans. Sans jamais en parler: «une sorte de honte, la peur de n’être pas prise au sérieux». Le courage viendra à la trentaine.

Oublié, le mémoire de master

En attendant, la Sorbonne. Elle veut travailler dans l’édition. Correction, traduction, lectorat. Puis un emploi s’offre dans la communication, et Julia Deck oublie son mémoire de master sur La princesse de Clèves pour passer dans une agence quelques années «pas particulièrement heureuses». Ecrivant pour des journaux d’entreprise, elle découvre une nouvelle voie. Seconde formation, une école de journalisme, la voici secrétaire de rédaction en presse écrite et webmaster éditoriale.

Pigiste, car il faut garder du temps pour écrire. Elle jongle avec des mandats – réécrire, illustrer, mettre en page – pour Le Nouvel Obs’, Causette et surtout ses favoris, Livres-Hebdo et… l’hebdomadaire Moniteur du bâtiment et des travaux publics. Cette prédilection n’est pas innocente. Ses romans sont davantage qu’urbains: urbanistiques. L’héroïne du premier travaille pour les Bétons Birons et déambule dans un Paris décrit avec autant d’exactitude que de concision. La seconde arpente les villes portuaires dont les bâtiments ont une présence plus nette que les personnages. Les signes architecturaux font partie des multiples correspondances qui dessinent la structure précise de ces romans pourtant étrangement oniriques.

Trouver la bonne forme

Ces bonheurs littéraires ne sont pas venus tout seuls à Julia Deck. Son tout premier manuscrit, «une sorte d’autofiction de Parisienne trentenaire», est refusé par trois éditeurs. Quelle serait la maison idéale? Minuit! Elle comprend qu’il lui faut «trouver une forme qui me ressemble et qui ressemble à ce que j’aime lire». Elle écrit Viviane Elisabeth Fauville. Irène Lindon, la patronne des Editions de Minuit, lui fait le cadeau d’une critique détaillée. «Elle a un œil affûté, j’ai vu la lumière.» Julia Deck se remet avec bonheur au travail, tout le superflu tombe, le livre maigrit, paraît, séduit, une auteure est née.

De librairies en salons, les rencontres et lectures publiques se poursuivent jusqu’à ce que paraisse Le triangle d’hiver. Etrange sentiment, dit l’auteure, travailler à un nouveau livre tandis que le succès du premier bouleverse l’existence. Souriante, aimable, attentive, elle se raconte avec humour, sans entamer toutefois sa réserve instinctive. On sent que la notoriété n’est pas un dû, plutôt un devoir; elle n’aime pas parler de ses familles, les cousins anglais et français, pèse ses mots pour évoquer ses parents, de peur qu’une tournure ne blesse.

«Dans le petit théâtre du roman, l’auteur est chacun de ses personnages»

La solitude et l’errance de ses héroïnes reflètent-elles quelque chose d’elle? «J’habite aussi un immeuble en forme de paquebot, mais je suis sociable, sors et fais du sport… Freud dit que nous sommes tous les personnages de nos rêves. Dans le petit théâtre du roman aussi: c’est grâce à eux que l’on va vers l’objet du désir». Ce langage ne surprend pas; Julia Deck, ayant repris des études, était en deuxième année de psycho lors du succès de Viviane Elisabeth Fauville.

Tout en travaillant, elle accumule le matériau de son troisième livre. Une masse de documentation et de textes rédigés, dont «émergera le roman, comme une sculpture qu’on dégage du bloc de pierre». (24 heures)

Créé: 24.11.2014, 09h27

Carte d'identité

Née le 18 mai 1974 à Paris.

Six dates importantes
1997 Master à la Sorbonne.
1998 Travaille aux Etats-Unis pour une maison d’édition.
2006 Formation de journaliste à Paris.
2009 Se réinscrit en Faculté de psychologie.
2012 Publie son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville, aux Editions de Minuit.

Son dernier livre

Le triangle d’hiver
Julia Deck
Editions de Minuit

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 14 novembre 2018
(Image: Bénédicte) Plus...