Le Vaudois de Pékin vante l’air et le charme de la Suisse en mandarin

Par monde et par Vaud (35/41)L’enfant de Combremont Batiste Pilet s’est immergé de nombreuses années dans la vie des quartiers populaires de la mégalopole. Il s’échine aujourd’hui pour Suisse Tourisme.

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Tenir tête à un chauffeur de taxi chinois, en mandarin, au point de le faire taire, n’est pas donné à n’importe quel étranger. Le Vaudois Batiste Pilet, arrivé à Pékin à l’âge de 22 ans, qui y vit maintenant depuis quatorze ans, en est capable. Il est vrai qu’en ce jour de juillet, dans le stress d’un trafic invariablement congestionné malgré quatre voies de circulation dans les deux sens – où les scooters électriques et les rares vélos sont relégués sur les bas-côtés –, les esprits ont tendance à s’échauffer dans la canicule d’enfer, imprégnée de gaz d’échappement, qui règne dans la mégalopole.

Pas étonnant que les Pékinois aisés aiment à se réfugier dans un de ces nouveaux grands centres commerciaux où l’air est filtré et frais, à l’image du Parkview Green ouvert il y a six ans dans un quartier en pleine transformation. C’est là aussi que, flairant le vent, Suisse Tourisme vante le charme et le bon air des Alpes et des villes helvétiques. Responsable du secteur Chine du Nord et Taïwan, Batiste lui-même, pourtant très intégré au mode de vie local, avoue y venir le dimanche en famille, maintenant qu’il a des enfants: Aimée, bientôt 6 ans, et Louis, presque 3 ans. «Quand le centre a été construit, au milieu de nulle part, nous le trouvions ridicule avec ma femme. Maintenant, il est entouré de buildings et on y vient presque tous les week-ends car il est agréable et compte de bons restaurants. C’est the place to be». Le Parkview Green n’est pas seulement un centre commercial de luxe, avec ses enseignes réputées – parmi lesquelles évidemment des marques horlogères helvétiques –, il comprend aussi un terrain de jeux en gazon vert et il a une forte vocation culturelle. L’élégant bâtiment de verre vert recèle d’une riche collection de sculptures et des installations spectaculaires. Au point qu’on peut passer à côté d’une œuvre de Dalí sans même s’en rendre compte!


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Défenseur des requins

Le centre a été bâti par le Taïwanais George Wong qui a fait fortune dans l’immobilier à Hongkong et vénérait le maître surréaliste espagnol. Décédé en décembre dernier, il détenait dit-on la plus grande partie des œuvres de l’artiste hors d’Espagne. Ce défenseur des requins était considéré comme un des plus gros collectionneurs privés d’art contemporain, chinois et occidental, possédant un petit empire de galeries et musées en Asie. Il n’était pas gêné de mêler la création artistique au bruit et à la fébrilité d’un centre commercial afin de trouver un nouveau public. Le milliardaire – dont la fille Nancy a pris la succession – vouait une passion à notre pays. C’est ainsi qu’il a tissé des liens privilégiés avec l’ambassadeur suisse à Pékin, Jean-Jacques de Dardel, grâce au manager de l’hôtel sélecte situé dans le centre, originaire des Grisons.

Ainsi, d’importantes manifestations suisses se tiennent au Parkview Green, comme le 5 juillet dernier, où, en présence de l’ambassadeur aux discours colorés, Suisse Tourisme a accueilli près de 80 médias chinois, blogueurs et vedettes de réseaux sociaux pour leur faire découvrir les villes suisses dans sa nouvelle campagne de promotion. Questionné en chinois par Batiste Pilet, coorganisateur de la manifestation, un célèbre DJ – précurseur de l’électro en Chine et versé dans le jazz – a parlé de son expérience des festivals suisses. Non sans évoquer le fameux «Smoke on the Water» à Montreux… On a entendu aussi une Chinoise spécialiste d’art contemporain qui connaît mieux nos musées que la plupart des Suisses et pourrait en parler des heures!

Cet événement ne va pas manquer de booster les voyages des touristes chinois en Suisse, déjà en plein boom. Même s’il n’est pas facile de faire décoller les yeux de ces influenceurs de leur smartphone, Suisse Tourisme peut compter sur leur audience qui pourrait, par expérience, se chiffrer entre 25 et 35 millions de contacts médias, lecteurs et followers! L’organisation, à elle seule, cumule quelque 300 000 suiveurs sur les réseaux sociaux.


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Enfant d’une famille nombreuse, Batiste Pilet, qui a perdu son père – le peintre Boutagy – à l’âge de 7 ans, a fait des études de langues et de sinologie sans dessein précis. Il s’est toutefois pris au jeu, dit-il. Le paradoxe est que cela l’a amené à vivre loin de son pays d’origine, pays qu’il découvre maintenant grâce à sa fonction. En débarquant la première fois en Chine pour perfectionner son mandarin, en 2004, Batiste n’imaginait pas cette carrière. Mais il s’est laissé détourner par l’amour d’une Pékinoise, Su Wei Wei. «C’était une motivation pour ne jamais revenir», rétorque-t-il en souriant.

Terminant tout de même ses études à Genève, il repart avec 1000 francs en poche dans l’idée de trouver un travail. Le Vaudois de Combremont s’immerge alors totalement dans la réalité quotidienne des habitants de Pékin, logeant dans un appartement excavé dans un quartier populaire, un hutong. «J’ai ramé. Heureusement, j’ai pu faire beaucoup de traductions et d’enseignement de français à des étudiants chinois qui voulaient s’expatrier. Mais je n’aurais pas pu tenir longtemps.» Pour s’en sortir, il avale littéralement des milliers de mots chinois, qu’il inscrit sur des cartes, en toutes occasions, durant ses quatre premières années sur place. «On me prenait pour un fou, raconte-t-il. Je voulais comprendre la télé». Il estime connaître maintenant quelque 5000 caractères de mandarin – sur un maximum de 7000 –, ce qui correspond au niveau gymnasial.

Ascension sociale à la chinoise

Son engagement à la Chambre de commerce Suisse-Chine, en avril 2007, constitue la première étape de son ascension sociale… à la chinoise! Un heureux événement qui ne vient pas seul: le 7 du 7, Batiste épouse Wei Wei, qui a appris notre langue à l’Alliance française. L’émolument du mariage est alors de 9 yuans (1 fr. 44). Un «9» qui signifie aussi «long mariage». Onze ans après, celui qui n’a pas vraiment perdu son accent broyard dit pouvoir témoigner à travers son propre parcours de l’évolution économique de la Chine, qu’il a vécue comme les Pékinois de l’intérieur. Si, durant cette période, la hausse des coûts a été aussi spectaculaire que celle des salaires, les opportunités d’améliorer son statut étaient nombreuses, explique-t-il. Même s’il n’a pas de voiture, symbole de réussite dans l’Empire du Milieu, Batiste est légitimement fier de son parcours, lui qui est parti d’en bas sans profiter des privilèges des expatriés envoyés à l’autre bout du monde. Aujourd’hui, même s’il vit avec sa famille dans un immeuble de standing, et non plus dans les hutongs – ces quartiers rasés un à un et reconstruits en hauteur – il se sent toujours bien à Pékin. Mais il n’exclut pas de revenir dans cette Suisse qu’il raconte si bien en mandarin.

Créé: 18.08.2018, 08h57

Trajectoire

1982 Naissance de Batiste Pilet le 11 mars. Il passe la première partie de son enfance à Combremont-le-Grand, puis la seconde à Combremont-le-Petit! Fils du peintre Boutagy (Henri Pilet), il grandit dans une famille nombreuse. Son frère cadet, Guillaume, né en 1984, est devenu lui aussi artiste (peinture, sculpture, céramique, performance).

1989 Décès de son père.

2002 Batiste commence des études de langues (français, anglais, mandarin) à l’Université de Genève. Il choisit la sinologie comme troisième langue sans vision précise. Mais il dit s’être «pris au jeu».

2004 Durant ses études, il passe une année à la Beijing Language and Culture University grâce à un échange scolaire.

2005 En juin, il rencontre sa future femme, Su Wei Wei, alors qu’il vit dans un village étudiant, à peine salubre, qui sera rasé par la suite.

2006 Après avoir décroché son bachelor à Genève, il repart en Chine avec 1000 francs en poche pour trouver du travail.

2007 En avril, il est engagé à la Chambre de commerce Suisse-Chine. Le 7 juillet, Batiste épouse Wei Wei à Pékin. L’émolument du mariage était alors de 9 yuans (1 fr. 44).

2012 Naissance de leur fille, Aimée

2014 Depuis décembre, il est responsable du bureau de Pékin de Suisse Tourisme, chargé de la région Chine du Nord ainsi que de Taïwan.

2015 Naissance de son fils, Louis.

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