Le chansonnier fou s’est réconcilié avec le réel

PortraitLa musique de Pierre Dominique Scheder a drainé les foules avant que la schizophrénie n’emporte tout. Il clôt une trilogie littéraire contant sa renaissance.

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Pierre Dominique Scheder vient de publier "La Joyeuse Hypothèse".

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était en janvier dernier, à Lausanne. Sur scène, à la salle Paderewski du Casino de Montbenon, il a pris sa guitare et a ajusté son harmonica devant sa bouche. Face au public un rien clairsemé mais plein de vieux amis, il a accroché au coin de son sourire un éclair de malice. Puis il s’est mis à chanter: «J’ai consulté moult médecins. Qui notaient tout sur un calepin. J’avale des médicaments. Mais ne cessent pas mes tourments. Bon ben bouge pas. J’arrive avec la Jeep.» Ce jour-là, Pierre Dominique Scheder célébrait l’anniversaire du Groupe romand d’accueil et d’action psychiatrique (Graap), une association qu’il a cofondée il y a trente ans. Les psys et les médocs, il les chante en connaissance de cause. La Jeep imaginaire aussi. Dans les mots du poète, elle incarne cette solidarité qui lie les personnes atteintes de troubles psychiques depuis la naissance du Graap. Avec ce clin d’œil complice, son public est conquis.

Pierre Dominique Scheder connaît son affaire: dans une autre vie, il était chanteur à succès. Pendant quelques années, ses ballades ont fait le bonheur des scènes romandes avec des couplets à la fois drôles et remplis de poil à gratter. De ce passé, il conserve les reliques dans un album photos. On l’y voit, jeune premier derrière son micro chromé, les cheveux plus nombreux qu’aujourd’hui, mais pas moins électriques et embroussaillés.

Pourtant, ce n’est pas l’époque dont il garde la plus grande nostalgie. «J’en suis venu à jouer au Paléo devant 15 000 personnes, mais je me fichais complètement de tout ça! Ce que je chantais, c’était un cri. Je n’ai pas supporté que cela devienne un spectacle.» Au début des années 70, il a la vingtaine et se produit depuis qu’il a 17 ans. Une chanson, Le déménagement, lui ouvre les portes des radios, des festivals et des cabarets. La gloire lui tombe dessus, mais elle n’arrive pas seule. La star des tours de chant avait déjà connu des crises, cette fois, le diagnostic tombe: schizophrénie paranoïde évolutive.

«Je suis un fou, c’est officiel», écrira Pierre Dominique Scheder des années plus tard, en ouverture de son premier ouvrage autobiographique, L’auto jaune. Nous sommes en 2005 et le chansonnier s’est fait homme de livres. Il lui aura fallu du temps et une difficile traversée de l’enfer, mais il entreprend de mettre en mots son parcours pour apprivoiser, et même revendiquer la maladie. De ce premier écrit naîtra une trilogie autobiographique où Pierre Dominique Scheder fait sienne cette part de folie qui aurait pu rester un fardeau. Après Grains de ciel, où il narre «la folle aventure du Graap», il vient de boucler la boucle en publiant ce printemps La joyeuse hypothèse. Chroniques du réel aimant*. «Le cœur du réel, ce n’est pas ce qu’on nous montre tout le temps. Le réel est enchanté», revendique-t-il aujourd’hui. Dans son dernier livre, il raconte ces rencontres et surprises, petites ou grandes, qui sont autant de coups de baguette magique sur une vie.

Celle de Pierre Dominique Scheder commence dans la campagne du Nord vaudois, à Villars-Burquin. «On s’est bien marrés!» lance-t-il en repensant à son enfance au village, là où l’on apprend l’essentiel au pied des arbres et parmi les vaches. Ce n’était pourtant pas le temps de l’insouciance. Son père, chauffeur postal, est alcoolique et parfois violent. Sa famille, «très perturbée». Mais déjà, le chaos est créatif, grâce à sa mère. «Une femme extraordinaire, très originale. Elle nous a laissés complètement libres.» Il ne le découvrira que plus tard, mais elle lui a transmis bien plus que son goût de la liberté. Comme son fils, elle est atteinte de schizophrénie, un héritage que Pierre Dominique Scheder a appris à accueillir à bras ouverts. Son prochain livre lui trotte déjà dans la tête. Ce sera un hommage: «Le plus grand cadeau que j’aie reçu de ma mère, c’est sa folie!»

L’incorrigible hiver

Cette mère fantasque l’avait rêvé poète. Dès l’adolescence, il deviendra musicien de bal, tout en allant à l’école de commerce. «Je voulais faire les Lettres, mais je n’étais pas assez doué.» Il n’empêche, la comptabilité n’est pas faite pour lui. Alors que le succès et la maladie frappent tout juste à sa porte, le jeune chansonnier se tourne vers des études de psychologie. «Dans le fond, c’était pour guérir ma maman!» Sur les bancs de l’université, il est l’élève de Jean Piaget, qui lui répète: «Faites des expériences, Monsieur Scheder, faites des expériences!» Celle de la schizophrénie ne tardera pas à mobiliser ses énergies, ses combats et sa force créative. «Quand je me suis effondré, dans les années 80, je n’ai plus parlé ni chanté pendant trois ans.» C’est ce qu’il appelle son «incorrigible hiver», qui durera en réalité jusqu’en 1988. Victime collatérale de cette éclipse, sa carrière de chanteur s’arrête tout net et ne décollera plus jamais. On a la mémoire courte dans le showbiz suisse romand – ou le «show-bide», comme il dit.

Ce sont des femmes qui l’aideront à réenchanter le réel. Sa première épouse d’abord, aujourd’hui décédée: «Monique m’a aimé quand je n’étais pas aimable. Elle a deviné en moi ce que je suis devenu.» Marie-Paule ensuite, sa deuxième compagne, qui lui a donné sa fille chérie il y a dix ans, à l’aube de la soixantaine. Et il y a eu Madeleine Pont, qui l’a appelé à fonder le Graap avec elle en 1987. Il se rappelle leur rencontre, lors d’un congrès de psychiatres qu’il animait avec sa guitare: «Je me suis présenté au public en disant franchement: «Je souffre de schizophrénie et je suis à l’AI». Après ça, Madeleine a traversé la salle pour me dire qu’elle voulait créer une association. Il y a des gens qui orientent votre vie.»

En trente ans, ils ont tous deux contribué à donner une reconnaissance aux personnes souffrant de troubles psychiques dans le canton de Vaud. «En parlant librement de la maladie, il a beaucoup fait pour leur montrer qu’il s’agit aussi d’une richesse, d’un capital même, et qu’elle n’empêche pas de réussir sa vie», se souvient Madeleine Pont. Pierre Dominique Scheder va plus loin: «Je l’ai souvent dit aux autres personnes dans mon cas. Il faut être fier de sa folie! Elle permet de toucher au cœur de l’expérience humaine.»

*La joyeuse hypothèse. Chronique du réel aimant Ed. Ouverture, www.editionsouverture.ch (24 heures)

Créé: 21.08.2017, 08h57

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