Le chercheur ne cesse de réfléchir que pour en rire

PortraitLe Valaisan José Vouillamoz, célèbre pour ses études sur l’ADN des cépages, commence une nouvelle vie dans le vin.

Image: Chantal Dervey

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Le bourlingueur est comme chez lui dans ce château de Villa, à Sierre, et dans son œnothèque, la plus riche du Valais. Il y a participé à des dizaines de soirées spécialisées, y a donné des conférences ou y a suivi des comités autour du vin. José Vouillamoz est devenu une célébrité valaisanne pour avoir étudié l’ADN des cépages dits autochtones et révélé que certains d’entre eux venaient du val d’Aoste. Il a eu une renommée dans le canton de Vaud lorsqu’il a prouvé que le chasselas était bien né dans la région lémanique.

Sa gloire mondiale (en tout cas chez les amateurs de vins) est née de sa somme écrite avec deux Masters of Wine, Jancis Robinson et Julia Harding, «Wine Grapes». Quatre ans de travail pour décortiquer les 1368 cépages utilisés pour faire du vin dans le monde. «J’avais proposé à Jancis d’étudier les quinze principales variétés de raisins. On s’est donné rendez-vous au Café Anglais, à Londres. Elle m’a répondu qu’elle voulait la totale. Elle prétend aujourd’hui qu’elle a dû attendre que je boive deux verres de valpolicella pour accepter. C’est faux, il m’aurait fallu deux bouteilles.»

Le Valaisan manie l’humour aussi bien que les éprouvettes et le microscope. «C’est sa manière à lui d’arrêter de réfléchir, avance son vieux pote de concerts rock Jacques Gasser. Il ne cesse de phosphorer, sur son métier, sur la condition humaine, sur la nature. Rigoler lui permet de prendre du recul et de conjurer les craintes.» L’ampélologue l’a toujours jouée rebelle. Baptisé catholique, l’adolescent de Saillon a revendiqué haut et fort son athéisme. Au Collège des Creusets, à Sion, le voilà dispensé des cours de religion et relégué en étude avec les pestiférés protestants. «Ça me laissait plus de temps pour étudier. Et je suis toujours athée, opposé à tout ce qui enferme la réflexion.»

Le gamin était déjà passionné de nature, ramenant, sur le chemin de l’école, des hérissons ou des lézards à la maison plantée au milieu des vignes. Les Vouillamoz, en revanche, n’avaient pas le petit parchet qu’ont souvent les familles valaisannes. José étudie la biologie à l’Université de Lausanne, connaît un peu le chômage et les petits boulots, avant d’être engagé comme doctorant et assistant de recherche et de faire sa thèse de doctorat en biologie évolutive où, déjà, il utilise l’ADN pour suivre la filiation d’Onosma (genre de plantes herbacées de la famille des borraginacées).

Le sens de la fête

Hors des labos et des amphis, le passionné de rock progressif porte les cheveux crêtés comme Robert Smith, hante la Diligence, à Anzère, puis la Dolce Vita, à Lausanne, dont il a fait la fermeture définitive avec les Young Gods, connaît par cœur toutes les répliques des «Valseuses». «Fêtard accompli, je le suis toujours. Et toujours passionné de musique qui vient des tripes, de la new wave à des choses plus actuelles. Et je voyage aussi pour ça, comme dernièrement pour le concert de Neurosis (ndlr: metal avant-gardiste) en Hollande.» Le mélange entre le scientifique rigoureux et l’hédoniste militant s’explique, selon son ami Jacques Gasser, par son goût du contact: «Il aime les rencontres, que ce soit dans la rue, au bistrot, au concert ou dans un congrès de scientifiques. Il reste toujours très humble, mais il a une faculté d’apprentissage hors norme.»

Les deux copains et d’autres se sont aussi intéressés assez vite au vin. «À l’école, on nous a expliqué que les vins valaisans sont les meilleurs du monde, rigole José Vouillamoz. Mais on s’est vite intéressés aux autres. On parcourait les rayons des supermarchés avec nos petits budgets et le guide de Hugh Johnson pour trouver des bouteilles intéressantes.» «On utilisait la machine à décanter pour des riojas qu’on avait payés douze balles», se souvient Jacques Gasser. Sa connaissance de l’ADN des cépages vignerons, le biologiste l’a développée à l’Université de Californie, à Davis, où il est invité grâce à une bourse du Fonds national suisse. Il avait pris avec lui ses échantillons valaisans pour les comparer avec des voisins du val d’Aoste, de Savoie, de la Valteline ou du Trentin et découvre des liens de parenté étonnants: le cornalin valaisan (ou rouge du pays) est un enfant naturel de deux cépages d’Aoste, l’amigne aurait un grand-parent en Champagne, etc.

Œno-archéologie

Après la Californie, le Trentin, où il doit expliquer aux vignerons toscans que leur sangiovese avait bien un père local mais qu’il possédait une mère calabraise. Il y étudie les raisins du Proche-Orient, considéré comme le berceau de la domestication de la plante, avec un œno-archéologue. Ils prouvent que sa première culture a été faite il y a huit mille à dix mille ans au sud-est de l’Anatolie. Il enchaîne des projets avec l’Université de Neuchâtel, s’engage à l’Agroscope de Conthey pour payer l’éducation de ses trois enfants. L’aventure de «Wine Grapes», «je ne m’en suis toujours pas remis. Quatre ans de travail, le soir, le week-end, je dormais quatre ou cinq heures par nuit.» Aujourd’hui, le passionné de vins a enfin trouvé un travail dans le domaine, devenant ce 1er février directeur adjoint de DIVO, le plus grand club suisse de vins. Il a aussi acheté une microparcelle où il cultive avec Didier Joris des plants de diolle, ce cépage disparu dont il a retrouvé les deux derniers pieds à Savièse, grâce à Germain Héritier. Oui, il l’a étudié: c’est un enfant de la rèze. Et il se réjouit de sa première vendange, qui va lui donner 150 bouteilles à déguster. Sûr qu’il saura en parler avec talent.

Créé: 07.01.2019, 14h38

Bio

1971
Naît à Saillon (VS) le 3 septembre, d’un père carrossier et d’une mère réceptionniste aux Bains.

1990
Entre à l’UNIL en biologie, où il passe sa licence en 1994, avec le prix de la faculté.

1995
Entreprend sa thèse sur l’évolution d’Onosma (famille des borraginacées), en même temps qu’un travail d’assistant.

1997
Épouse Sylvie.

1998
Naissance de Lisa, suivie de Marc-Antoine en 2001 et d’Édouard en 2003.

2001
Part une année à l’Université de Californie, à Davis.

2003
Projet dans le Trentin sur l’étude de la domestication de la vigne au Proche-Orient.

2005
Lance plusieurs projets à l’Université de Neuchâtel, dont l’identification de l’origine du chasselas.

2008
Responsable de la sélection et de la domestication des plantes médicinales et aromatiques à l’Agroscope, à Conthey.

2012
Parution de «Wine Grapes», avec Jancis Robinson et Julia Harding.

2019
Devient directeur adjoint du club DIVO.

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