Le franc-tireur se joue des clichés

PORTRAITMatthieu Gafsou, photographe.

Image: FLORIAN CELLA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le Musée d’art moderne de Moscou au printemps, le Musée de l’Elysée à Lausanne cet été et la Galerie Eric Mouchet à Paris cet automne. Les clichés de Matthieu Gafsou s’exposent à perte de vue. Pour ne rien gâcher, l’ouvrage issu de sa dernière série sur le milieu lausannois de la drogue vient de recevoir la médaille d’or du Deutscher Fotobuchpreis 2015. Le trentenaire stakhanoviste ne s’attarde pas sur ces projecteurs braqués sur lui. La lumière, il la travaille.

Rigueur et réserve? «On ne peut pas vivre à Lausanne depuis toujours, se coltiner des cumulonimbus les trois quarts de l’année et ne pas être un peu imbibé de la culture des lieux.» La boutade donne le ton du personnage, contenu dans une austère chemise noire à col Mao, révélateur paradoxal de sa bonhomie. C’est que Matthieu Gafsou se joue des antagonismes et des lieux communs, les fait apparaître et les dissout méthodiquement. Comme lorsqu’il cherche de la poésie dans l’accoutumance à la dope ou qu’il capture des apparats de l’Eglise catholique qui trahissent une religion en fin de règne.

Cet «exercice mental» lui viendrait de ses études en philosophie, littérature et cinéma. Lorsque la photographie n’était pas dans sa ligne de mire. Dès le début de l’université, en 2000, l’aîné d’une fratrie de cinq enfants quitte le foyer familial, sous-gare à Lausanne, pour un appartement d’une pièce aussi petit qu’abordable à Sévelin. Cette bouffée de liberté, il se la paie alors qu’il vient de décrocher des piges à 24 heures. Le journalisme est encore une possibilité à ce moment. «C’était avant qu’un caprice de post-ado ne me pousse à demander un appareil numérique pour mes 23 ans. L’engin dans les mains, pour la première fois de ma vie je deviens assidu, jusqu’à l’obsession.» A tel point que Valentine, sa femme, souligne que la maîtresse potentielle dont elle se méfie le plus est la photographie. «Pas très gratifiant pour moi», relève-t-il. En autodidacte, il se met à l’argentique et, par la pratique «dans les ruines urbaines lausannoises», apprivoise la technique.

Son style, il l’étoffe en mimant Edward Burtynsky pour ses paysages ou encore Jeff Wall pour sa démarche documentaire. En 2006, presque au bout de ses études et encouragé par Charles-Henri Favrod, ex-directeur du Musée de l’Elysée, il entre en formation supérieure à l’Ecole de photo de Vevey.

«L'appareil m'a peu à peu permis de me confronter au monde»

Hors les murs de l’école, il y a le voyage initiatique d’un mois en Tunisie. L’objectif: découvrir le pays de son père, d’origine séfarade et issu d’un milieu modeste. Ce dernier a quitté le pays à 3 ans pour la France, où il a étudié les Lettres avant de devenir logisticien. «La quasi-absence de liens familiaux, y compris du côté de ma mère qui, diplôme d’infirmière en poche, avait vite pris son envol, me pousse à aller y reconstruire ma propre histoire.» L’acte du petit-fils de Roger Mabillard, commandant de corps de l’armée suisse, est également une reproduction du geste de son maître absolu, Stephen Shore. Le protégé d’Andy Warhol, par ses virées dans les Etats-Unis des 70’s, avait donné ses lettres de noblesse à la couleur dans la photographie d’art.

Matthieu Gafsou ramène de Tunisie des paysages urbains pâles, exempts de présence humaine, où les constructions capturent la croisée entre tradition et modernité, nature et culture. «Une approche encore pudique liée à la timidité de mon geste photographique. Reste que l’appareil m’a peu à peu permis de me confronter au monde en étant protégé par une sorte de prothèse, d’avancer à couvert.» Un peu plus tard, le propos se politise. Avec «Terres compromises», il se fixe l’objectif d’aller en territoires palestiniens «photographier les colonies israéliennes pour montrer Goliath plutôt que David».

Ses projets de longue haleine s’inscrivent dans la même veine formelle sobre et épurée. C’est au moment où il s’attache à démythifier la montagne, en tentant de donner à voir autre chose que l’image d’Epinal rebattue, qu’il commence à pouvoir vivre de son travail, artistique et commercial. «La naissance de Louis en 2011 et de Justin deux ans plus tard m’aide à appréhender mon travail avec plus de distance, à aller vers l’humain, à me libérer et à être plus critique.»

En effet, dans son enquête Sacré, qui ausculte l’Eglise fribourgeoise, le photographe s’attaque au portrait, s’essaie au flash, «sort d’une passivité» et s’autorise à transformer son sujet par la lumière. Un mouvement encore plus radical dans la série Only God Can Judge Me. Avec l’éclairage, il va chercher de la beauté et du sacré dans les «bas-fonds», au-delà de la «caricature trash» habituelle des drogués. Il multiplie les registres et pousse le vice jusqu’à un expressionnisme planant. Esthétisation gratuite de la misère, dénonciation d’une Suisse qui ne veut pas voir ses scories? L’artiste appelle cela «gratter le vernis des apparences». (24 heures)

Créé: 25.11.2014, 11h46

Carte d'identité

Né le 1er octobre 1981

Sept dates importantes

2000 Entame Lettres à l’Uni de Lausanne.
2006 Commence l’Ecole supérieure de photographie à Vevey et s’inscrit au registre professionnel des journalistes.
2009 Prix de la Fondation HSBC pour
la photographie pour sa série Surfaces.
2010 Sélectionné pour l’exposition «reGeneration2».
2011 Naissance de Louis.
2013 Naissance de Justin.
2014 Mariage avec Valentine Humbert.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.