Le psychiatre voulait être jazzman

PortraitPhilippe Conus, médecin.

Image: Odile Meylan

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Il arrive à Cery à vélo pour l’interview. A moins d’une attaque de neige, c’est sur deux roues et sans moteur que se déplace le professeur Philippe Conus. Disert, à l’aise, l’homme est franchement sympathique. Le langage, il maîtrise. C’est son outil de travail.

A tous ceux qui s’intéressent au métier de psychiatre, le chef du Service de psychiatrie générale du CHUV, président et cofondateur des Journées de la schizophrénie (du 27 février au 5 mars), conseille volontiers de rouler leur bosse un minimum avant d’analyser autrui. Tout du moins, de fouler autre chose que les bancs de l’université.

Sur ce point, son parcours est exemplaire. Le Pulliéran a opéré de multiples détours pour s’assurer que la psychiatrie était bel et bien sa voie. A 26 ans, l’étudiant en médecine et musicien accompli file à Boston pour perfectionner son jazz dans le célèbre Berklee College of Music, fréquenté par Quincy Jones ou Pat Metheny. Il y prend une leçon d’humilité pendant trois semestres. «J’ai vu des gamins de 17 ans tellement doués… Les superbes musiciens que j’ai eu la chance de côtoyer m’ont guéri de l’illusion de devenir professionnel. Je n’avais pas l’énergie et surtout pas le talent. Et puis je ne m’imaginais pas prof de musique.»

«Je n’avais pas l’énergie et surtout pas le talent pour devenir musicien professionnel»

Ses fantasmes de carrière artistique en prennent un coup. Mais, quand on joue depuis l’âge de 5 ans, on ne lâche pas son saxophone si facilement. C’est ainsi que l’on peut entendre le professeur, une fois par mois, jouer avec son quartet dans un bistrot lausannois. «Ne dites pas où.» Père imprimeur féru de jazz, mère décoratrice; la famille a la fibre artistique. Les tableaux exposés dans le bureau du médecin sont signés par son grand-père.

Philippe Conus a pris goût à la psychiatrie en alignant les nuits de garde à Cery pendant ses études. Les cas lourds défilent: bipolaires, schizophrènes… «J’avais un certain plaisir à nouer contact avec eux dans ces moments difficiles. Recréer un lien, détourner la tension et l’agressivité sans autre outil que la parole.»

D'autres pistes avant la psychiatrie

Mais le jeune homme hésite. Il décide, une fois encore, d’explorer d’autres pistes, «pour en avoir le cœur net, voir si je n’accrochais pas à autre chose». Infectiologie, chirurgie, soins intensifs… Rien n’y fait, la psychiatrie lui manque, ce monde «à part» où les mots ont un pouvoir.

A 30 ans passés, le voilà donc de retour à Cery, où il s’étonne des lacunes dans la prise en charge des patients atteints de schizophrénie. «Il y avait une vision défaitiste de ces troubles que l’on pensait forcément chroniques.» Outre sa lutte pour déstigmatiser la psychose, ce féru de littérature n’a eu de cesse de plancher sur le développement de nouveaux outils de diagnostic et de traitement. Son intérêt pour la prise en charge précoce des troubles psychotiques le conduit jusqu’à Melbourne, auprès de l’éminent professeur Patrick McGorry, par ailleurs élu Australien de l’année en 2010. Son fils naît au pays des kangourous. Des trois ans vécus là-bas en famille, il retient un état d’esprit positif, un enthousiasme qui tranche avec la prudence helvétique. «On a adoré.»

Humanité et écoute

Des patients, il en a vu beaucoup. Il les évoque avec une grande bienveillance. Leur tristesse, leur souffrance profonde, leur vie souvent cabossée… «Des situations existentielles que je n’imaginais pas.» Le mot humanité revient régulièrement dans son discours. «Il faut écouter les patients, leur faire confiance, mettre l’accent sur leurs ressources plutôt que seulement leurs problèmes.» La fenêtre de son bureau à Cery est ouverte; on entend au loin un patient s’agiter. «Toutes les réactions ont un sens, même si ces gens semblent hors d’eux. Ils sont comme vous et moi mais perçoivent parfois la réalité de façon différente.»

A ce stade de la conversation, on se demande si le métier pèse, parfois, sur le moral. «Avoir une vie de famille équilibrée aide beaucoup.» De sa femme, Karin, médecin elle aussi, il dit qu’elle a fait de lui un homme meilleur. Il lui doit aussi sa sensibilité écolo. «J’aime les espaces verts. A Pully, où je vis, ça bétonne sec.»

On dit des psychiatres que ce sont des êtres torturés. Si c’est le cas, Philippe Conus cache bien son jeu. A l’heure où ces lignes paraissent, il profite des vacances dans le chalet familial de Vernamiège. Les racines valaisannes sont profondes: son grand-père présidait la Commune. Oui, l’engagement politique fait de l’œil au scientifique. «Pas le temps pour l’instant.» (24 heures)

Créé: 25.02.2016, 09h16

Carte d’identité

Né le 14 août 1961.

Cinq dates importantes
1987 Part étudier dans la célèbre école de musique Berklee à Boston.

1991 Rencontre sa future femme, Karin. Deux enfants suivront.

2000-2003 A Melbourne, se spécialise dans la prise en charge précoce de la schizophrénie.

2011 Nommé chef du Service de psychiatrie générale du CHUV.

27 février-5 mars 2016 Préside les 13es Journées de la schizophrénie. Programme: www.info-schizophrenie.ch.

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