Le réalisateur a fini par trouver la sérénité sur le chemin du danger

Dominique Othenin-Girard (36/41)Après un parcours scolaire compliqué à Rolle, l’homme du petit et du grand écran enseigne aujourd’hui à l’Académie de cinéma de Pékin.

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«J'ai d’abord passé trois mois merveilleux dans un hutong, une ruelle historique de Pékin, où j’étais le seul étranger, raconte Dominique Othenin-Girard, professeur à l’Académie de cinéma de Pékin, les yeux illuminés par les souvenirs. Il n’y avait pas de toilettes dans la maison où j’habitais, je devais utiliser les WC publics, dans la rue. Plusieurs personnes y sont accroupies côte à côte, sans séparation», confie-t-il avant d’éclater de rire.


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Il est difficile d’imaginer celui qui a réalisé plus de trente films pour le petit et le grand écran, dont «Halloween 5», «The Crusaders» ou encore «After Darkness», se passer du confort de base. Car il faut dire que le personnage tient plus d’un lord de l’époque victorienne que d’un voyageur sans le sou. Mais c’est pourtant le cas. «J’aurais pu choisir un hôtel, explique Dominique Othenin-Girard. Mais je voulais rencontrer la vraie Chine. On ne peut l’entrevoir qu’auprès des locaux. C’est pour cela que j’y ai posé mes valises, en 2014, avant d’avoir plus tard mon chez-moi.»

Société suisse «étouffante»

Bien avant d’être le professeur de cinéma épanoui qu’il est aujourd’hui, Dominique Othenin-Girard était un élève «profondément malheureux» sur les bancs d’école de Rolle, où il a vécu de ses 8 à 16 ans. «Je trouvais les cours ennuyeux, détachés de toute humanité, développe-t-il. Quand j’ai terminé le gymnase, je ne savais pas ce que je voulais faire. Par contre, je savais très bien ce que je ne voulais pas faire. J’ai refusé d’aller à l’université et j’ai décidé de m’éloigner de la Suisse et de sa société que je trouvais étouffante.»

Il s’envole pour Londres, à la recherche d’un job de photographe. «En passant devant la London Film School par hasard, j’ai immédiatement su ce que je voulais faire de ma vie, poursuit Dominique Othenin-Girard en esquissant sa propre mythologie. C’était un moment mystique, j’avais déjà vu la porte du bâtiment dans un rêve.» Il convainc la direction de l’accepter en master alors qu’il n’a pas les prérequis universitaires pour s’y inscrire et sort diplômé en 1980. Il revient dans un premier temps en Suisse avant de partir à Los Angeles où il vivra treize ans. «Le marché du film en Suisse est malheureusement petit, explique le réalisateur, scénariste et producteur. J’avais envie de liberté et de défis.»

La route du danger

Le défi. C’est le véritable moteur de Dominique Othenin-Girard. Celui-là même qui l’amènera jusqu’en Chine. «Après avoir réalisé la série «Les Suisses», composée de quatre films, pour la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR), j’étais très heureux, se souvient-il. Mais j’avais besoin de renouvellement, de me mettre en danger.» Et l’homme de cinéma ne fait pas les choses à moitié. Après avoir dit au revoir («et pas adieu») à ses proches en décembre 2013, il choisit l’Empire du Milieu comme nouveau lieu de vie.


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«La familiarité donne sens à une certaine paresse, assure Dominique Othenin-Girard. On perd en communication. On connaît les choses alors on ne s’écoute plus. Ce départ m’a réappris à écouter les autres et moi-même.»

C’est d’ailleurs le casque audio vissé sur les oreilles que le réalisateur a appris ses premiers mots de mandarin. «J’avais téléchargé quelques heures de cours et c’est tout, confie-t-il en souriant. J’ai appris la langue en écoutant les gens, les petits commerçants, les couples qui s’enguirlandent, les chauffeurs de taxi… Et puis, il faut oser parler… Et subir les rires des locaux!» Il raconte d’ailleurs volontiers cette fois où il a essayé de commander des pâtes à une cuisinière de rue, entouré par la foule. «Aucun ne se moquait mais tous étaient hilares. Ils étaient tellement surpris de voir un étranger parler leur langue qu’ils n’en croyaient pas leurs oreilles. Avant de me lancer, j’avais terriblement peur et, au final, c’était eux qui étaient les plus surpris.»

La barrière de la dictature

Aujourd’hui, quand on voit le réalisateur se faufiler habilement à vélo dans l’infernale circulation pékinoise ou acheter ses légumes dans le marché de son quartier situé au cœur de la capitale, cette époque semble bien lointaine.

Entre deux selfies qu’il a l’habitude de prendre avec les personnes qui croisent sa route, Dominique Othenin-Girard parle vite, fort et négocie âprement. «C’est comme cela que ça fonctionne ici», affirme-t-il. Dans la vie de tous les jours, presque rien ne le distingue d’un local, si ce n’est son exubérance qui surprend toujours ses élèves. Un soir, lors d’un cours privé, alors qu’ils répètent une adaptation théâtrale du film «Certains l’aiment chaud», de Billy Wilder, le réalisateur monte sur scène et hurle à un comédien en herbe: «Dis-le franchement, I want to fuck you tonight!» Ce dernier se cache le visage derrière ses mains et essaie de retenir ses éclats de rire. «Il y a ce puritanisme en Chine, cette réserve, explique le Suisse. À l’époque, si tu dépassais du rang, on te coupait la gorge. Forcément, cela laisse des traces.» Des comédiens habillés en femmes font leur apparition sur scène. «C’est déjà une grande victoire, se réjouit leur professeur. Je veux leur montrer que l’on peut dépasser la honte sans problème, qu’ils peuvent s’affirmer et qu’ils ne sont pas obligés d’être dans des cases.»

Chantre de la liberté, le réalisateur ne voit pas dans l’extrême timidité de ses élèves une conséquence de la dictature chinoise. «Je ressens le poids de la dictature tout le temps, partout, comme ici, dit-il en pointant du doigt des barrières antirassemblement posées en face d’un restaurant. Même si je ne peux pas forcément aborder tous les sujets que je veux dans mes scénarii (par exemple la prostitution), pour quelqu’un qui reste dans les clous, cela ne pose pas de problème. Au final, est-on vraiment moins libre en Chine que dans certaines grandes démocraties? Je n’en suis pas sûr.»

Loin de toute polémique, Dominique Othenin-Girard s’épanouit dans son rôle de professeur exotique et compte bien continuer d’exercer: «Je prends beaucoup de plaisir dans mes activités. Mais, juste avant de m’encroûter, je reprendrai la route, comme à mon habitude. En quête d’un nouveau défi.»

Créé: 20.08.2018, 09h58

Trajectoire

1958 Naissance au Locle, dans le canton de Neuchâtel, le 13 février.

1963 Il part vivre en Iran rejoindre son père qui enseignait dans une école d’art qu’il avait cofondée.

1966 Dominique Othenin-Girard arrive à Rolle où il vivra avec sa mère après le divorce de ses parents.

1975-1976 Il passe une année à Detroit, dans le Michigan, aux États-Unis, dans le cadre d’un échange scolaire.

1981-1984 Il réalise le film «After Darkness», nominé en 1985 pour l’Ours d’or à la 35e édition du Festival international du film de Berlin.

1986 Sortie de son film «Piège à flics», salué par la critique.

1988 Le réalisateur s’envole pour les États-Unis. Il vivra d’abord à New York une année avant de s’établir durant treize ans à Los Angeles.

1999 Découvre pour la première fois la Chine lors d’un voyage touristique.

2014 Dominique Othenin-Girard s’installe dans l’Empire du Milieu après avoir visité le pays durant plusieurs mois. Il vit aujourd’hui au cœur de Pékin et enseigne à l’Académie de cinéma de la ville.

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