Le voyageur impénitent qui chante en patois

PortraitLo Tian, auteur-compositeur

Image: PATRICK MARTIN

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Il revient de loin. Il a été au Nord, au Sud, en Afrique, en Scandinavie, au Brésil. Seul ou avec d’autres voyageurs à la recherche d’amour, de blé ou de rien, alimentés par l’envie d’user les semelles de leurs chaussures. Lo Tian – en patois vaudois, ça veut dire Christian, son vrai prénom –, auteur, compositeur et interprète de Puidoux, a ralenti ses vagabondages pour se lancer dans une aventure plus intérieure, au cœur de ses racines vaudoises. Il s’en fiche si les gens pensent que chanter en patois n’est pas sexy.

Plus qu’à séduire, ce musicien voyageur cherche à faire revenir à la vie cette langue oubliée, dont les quelques expressions qui circulent encore font plutôt rire que réveiller un sentiment d’orgueil et d’appartenance. D’ailleurs, lui, il ne rigole pas. Avec ses 45 ans démentis par un air d’éternel adolescent, il dissimule à peine la satisfaction de parler de son projet. «Je vois régulièrement une jolie dame de 90 ans qui parle encore en patois. Je l’enregistre, j’apprends de nouveau mots, c’est merveilleux.»

Sourire nonchalant, regard clair, à la fois franc et narquois, Lo Tian possède le profil du type qui ne se la raconte pas. C’est pourtant un marin qui a navigué sur les océans au gré d’aventures extraordinaires et tourmentées, les siennes. Né entre vignes et lac, en Lavaux, il manifeste un certain goût de la rébellion déjà gamin. Il déteste l’autorité, les règles, l’école. «J’ai eu la chance d’avoir des parents ouverts d’esprit. Entre nous, il n’y a jamais vraiment eu de conflit. Ils ont toujours respecté ce que j’étais.» Turbulent, irrévérencieux, mais jamais bandit. «Je n’ai pas fait trop de conneries. J’aimais le foot, l’écriture et le reggae. Et tout ce que je ne connaissais pas.» Quand il parvient à se débarrasser du fardeau de l’école obligatoire, il enchaîne les petits boulots. Il travaille à la Migros, à La Poste, dans un centre de requérants comme veilleur de nuit avec une seule idée en tête: partir, se perdre, le plus loin possible.

«J’ai dû partir très loin pour retrouver mes origines, me rendre compte de la richesse de mes racines»

S’il rêve de Thaïlande, de soleil et de rizières, il se retrouve à camper en Scandinavie et en Afrique, avant de traîner sa dégaine de mauvais garçon jusqu’au Brésil. «Une fois arrivé à São Paulo, je me suis senti extrêmement bien, le pays m’a littéralement aspiré. Je suis resté sans vraiment savoir pourquoi.»

Peu de temps après, désormais bilingue, il rejoint Belém, en Amazonie. Oiseau de nuit, il fréquente des boîtes reggae et finit par rencontrer des musiciens qui lui proposent de jouer de la guitare avec eux. L’idée de vivre de la musique le surprend comme la neige au mois d’août. Bien sûr, les cassettes et les vinyles s’empilaient dans sa chambre d’adolescent, il avait écumé les salles de concerts en Suisse et à l’étranger, mais devenir musicien, vraiment? «Je l’ai vécu comme une révélation. Depuis toujours, je m’amusais à jouer des accords, mais là ça devenait réel. J’ai croché.»

Entre le bruit, la chaleur et la poussière de la favela dans laquelle il vit, il enchaîne les lives avec plusieurs groupes, se marie et devient papa. Mais, après des années de vagabondage, il finit par se sentir comme démagnétisé. Il embarque sa femme et sa fille pour des vacances en Suisse et ne repart plus. «Je n’avais rien prévu, comme d’habitude. Mais c’était peut-être le moment de rentrer. J’ai dû partir très loin pour retrouver mes origines, me rendre compte de la richesse de mon passé.» Un retour aux racines qui le pousse à s’investir davantage dans sa passion. «Les Brésiliens arrivent à jouer de tout en puisant dans leurs racines musicales sans pourtant tomber dans le folklore. Je me suis inspiré de ça pour ce projet un peu fou. J’ai eu la chance de rencontrer trois musiciens ici en Suisse qui se sont fait happer, eux aussi, par la force du patois. Au départ, j’étais seul avec ma guitare, aujourd’hui, nous sommes quatre. Leur enthousiasme est un vrai cadeau.»

Il parle de ses compositions comme un ado exalté, puis l’instant d’après, la voix subitement grave, il devient père de famille, en évoquant sa fille, Môara. «J’ai eu envie de lui apprendre que, dans la vie, on peut faire tout ce qu’on veut. Elle aime dessiner, je l’encourage.» Lui, il apprécie la vue depuis sa petite ferme rénovée dans les hauts de Puidoux, il aime s’occuper de son jardin, faire à manger. «Cuisiner, c’est comme faire de la musique, c’est l’art de l’équilibre.» Un roman pour enfants qu’il a écrit somnole sur sa table de chevet. «C’est mon prochain projet, avec celui de continuer à vivre ma vie sein couson.» En patois, ça veut dire sans souci. (24 heures)

Créé: 30.04.2015, 09h10

Carte d'identité

Né le 13 février 1970, à Puidoux.

Cinq dates importantes

1985 Il quitte l’école: «J’adorais les langues, mais le reste…»

1987 Départ pour quatre mois en Scandinavie avec un ami. Le début d’une longue série de voyages.

1993 Il débarque au Brésil: coup de foudre immédiat pour la langue, la musique la culture du pays.

1996 Naissance de sa fille, Môara.

2015 Concrétisation de toutes les énergies dépensées autour du patois vaudois et sorti d’un cinq titres.

En concert

Chexbres, Caveau du Cœur d’Or
Ve (21 h) Lo Tian 4tet, groove rural
franco-provençal.
www.mx3.ch/lotian

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