Lucas Veuve, le cinéaste qui voulait montrer ses films à sa grand-mère

PortraitAprès avoir cherché sa voie dans le travail social et l’humanitaire, le petit-fils de Jacqueline Veuve fait le même métier qu’elle. Au Cambodge

«On ne s’attendait pas à ce qu’elle s’en aille si vite. J’aurais aimé qu’elle voie mes travaux. Aimee me dit qu’elle est toujours là.»

«On ne s’attendait pas à ce qu’elle s’en aille si vite. J’aurais aimé qu’elle voie mes travaux. Aimee me dit qu’elle est toujours là.» Image: Enric Català Contreras

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«Je pense très souvent à elle… Ma grand-mère m’a transmis une passion pour l’être humain. J’ai l’impression qu’elle me guide dans mon travail. Dans mes photos et dans mes vidéos, j’aime mettre en scène des personnages comme elle le faisait.» Petit-fils de la cinéaste vaudoise Jacqueline Veuve, décédée en 2013, Lucas Veuve marche sur les traces de sa célèbre aïeule. Comme elle, il photographie et filme des personnes souvent ordinaires, modestes, des petites gens, qu’il montre dans leur quotidien. Comme elle, il cherche l’authenticité.

Alors que Jacqueline Veuve immortalisait des gens d’ici, Lucas Veuve promène son objectif en Extrême-Orient. Quand Jacqueline Veuve tournait Jour de marché (2002) à Vevey, son petit-fils filme aujourd’hui une marchande de café qui recycle des bouteilles de PET dans une rue de Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Deuxième différence: la réalisatrice et documentariste romande, née en 1930, avait dès le départ pris des cours de cinéma avant d’embrasser ce métier comme une vocation évidente. Lucas, lui, est venu à l’image après de longs détours et des études en sciences sociales. Ce Lausannois aux yeux rêveurs nous a raconté son histoire dans la chaleur d’un soir de Phnom Penh, où il habite depuis quatre ans.

En Asie, on dit que Bouddha, avant d’accéder à l’illumination, a regardé un fleuve pour comprendre comment le passé et le futur s’imbriquent dans une vie. Le fleuve est «au même instant là où on le voit, mais aussi à sa source et dans son estuaire, résumait le journaliste et voyageur Tiziano Terzani. L’eau qui doit s’écouler est le demain, mais elle est déjà présente en amont. L’eau qui s’est déjà écoulée est l’hier, mais elle est encore là, en aval.» Dans le fleuve écoulé de Lucas, une grand-mère passionnée de cinéma emmenait son petit-fils, qu’elle chérissait, sur les plateaux de tournage. «Nous étions très proches. Plus tard nous avons continué à nous voir, une fois par semaine, elle me parlait de ses projets», raconte Lucas. Jacqueline Veuve engage son petit-fils comme stagiaire sur le tournage de La petite dame du Capitole. A douze ans, il s’est acheté une caméra. «On faisait des petits films sur tout et rien, des sketches, on utilisait une brouette pour faire des travellings», se souvient son ami d’enfance, César Aguet.

L’envie de partir

Pourtant, Lucas Veuve optera d’abord pour une autre voie. Fils d’une infirmière et d’un travailleur social (neveu du peintre Laurent Veuve), il étudie pour décrocher un bachelor en sciences sociales. Parallèlement, il commence à voyager, fasciné par les pays lointains. «Je ne savais pas exactement quel métier j’allais faire. J’étais attiré par l’humanitaire, mais ma seule certitude, c’est que je voulais voyager.» En 2009, il fait un stage de cinq mois au sein d’une ONG en Tanzanie. Il donne des cours d’anglais et commence à faire des reportages photo. Il rencontre un Massaï qui l’invite à passer une semaine dans sa famille.

Il entreprend l’année suivante un master en droits de l’enfant, à Sion, et il effectue un stage aux Philippines avec une ONG qui vient en aide aux enfants des rues. «C’est là que j’ai vraiment pris goût au terrain, je me suis rendu compte que le reportage ethnographique me plaisait», explique-t-il. En 2012, il s’installe à Londres avec Aimee, une économiste d’origine chinoise rencontrée en Tanzanie et qui travaille pour une grande boîte d’audit. Elle le pousse à faire de sa passion pour la photo et le cinéma son métier. «Tout à coup, tout s’imbriquait, mon parcours prenait un sens: mes études me permettaient de comprendre la situation des gens que je photographiais et leur cadre social. Je savais désormais que je voulais être photographe et cinéaste humanitaire.» Il se forme en autodidacte, observe et teste tout par lui-même.

Un rendez-vous manqué

Lucas décroche sa première commande officielle en 2013: un reportage photo pour l’ONG Care International sur les conditions de vie et le travail des femmes dans les plantations de thé au Sri Lanka. La même année, sa grand-mère meurt. «Il y a eu un grand hasard, une histoire étonnante, confie-t-il. J’ai eu l’opportunité de faire ma première expo de photos à l’Hôpital de Lavaux. Mais, tout juste un mois avant, ma grand-mère est décédée dans ce même hôpital. On ne s’attendait pas à ce qu’elle s’en aille si vite. J’aurais aimé qu’elle voie mes travaux. Aimee me dit qu’elle est toujours là.»

L’année suivante, Lucas part s’installer au Cambodge avec Aimee, qui souhaitait également travailler dans l’humanitaire et a trouvé un travail là-bas. Le pays est en plein développement après des décennies de guerre: «J’ai eu assez vite un engagement pour un magazine local. Ici les contacts sont plus faciles, malgré les problèmes, les gens sont positifs et ils ont une vraie joie de vivre.» Ses reportages lui rapportent enfin de quoi tourner. Handicap International l’envoie aux Philippines après le typhon Haiyan, puis au Népal après le tremblement de terre, en 2015. Il en revient avec des images bouleversantes d’enfants mutilés. «Il y a eu des moments difficiles… Je repense à ces deux petites filles avec des jambes amputées dans un hôpital de Katmandou. A quoi allait ressembler leur vie dans une région si pauvre?» Il les retrouvera plusieurs mois plus tard, marchant avec des prothèses, et ayant pu entreprendre des études grâce à l’ONG. Il réalise des films courts pour CNN et une filiale d’Al-Jazira. L’un d’eux raconte l’histoire de Bajee, un Népalais de 69 ans, qui peut enfin aller à l’école, lui qui a eu une enfance trop pauvre pour le faire.

La suite? Lucas Veuve aimerait réaliser des documentaires en long format. Il a déjà des contacts avec des familles de Rohingya, cette minorité musulmane chassée du Myanmar (Birmanie). Et il a envie de raconter l’histoire de Ramesh, un adolescent amputé des deux jambes après le séisme au Népal. Il est retourné le voir plusieurs fois. «Ramesh s’est mis à la natation et il est superdoué, motivé. Il s’est musclé et il a envie de participer aux Jeux paralympiques de Tokyo en 2020.» Une histoire qui aurait sans doute plu à Jacqueline Veuve. (24 heures)

Créé: 16.06.2017, 07h48

Bio

1983 Naissance à Lausanne, le 18 mai.
2004 Travaille comme stagiaire avec Jacqueline Veuve sur le film La petite dame du Capitole.
2009 Bachelor en sciences sociales; en Tanzanie, il rencontre Aimee, sa future épouse.
2012 Master en droits de l’enfant à l’Institut Kurt Bösch, à Sion; stage dans une ONG en Tanzanie; installation à Londres.
2013 Premier reportage photo humanitaire au Sri Lanka pour l’ONG Care International.
2014 Installation à Phnom Penh. Reportage pour Handicap International aux Philippines, six mois après le typhon Haiyan.
2015 Reportage après le tremblement de terre au Népal; mariage avec Aimee à Pully.
2016 Vidéos pour la chaîne AJ+ (Al-Jazira).
2017 Mandat avec l’EPER (Entraide protestante suisse); travaille sur un projet de documentaire consacré à un jeune Népalais qui veut participer aux Jeux paralympiques de Tokyo.

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