Noémie Robidas prend le temps de savourer la musique

PortraitLa nouvelle directrice de la Haute École de musique veut en finir avec la pédagogie corrective.

Image: Jean-Guy Python

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C’est un coffre de voiture trop petit qui a décidé de la carrière de violoniste de Noémie L. Robidas. «Cela faisait des mois que je demandais à ma mère de m’acheter un violoncelle. Lorsqu’on est arrivées chez le luthier, cela ne passait pas, alors j’ai dû prendre un violon. Plus tard, mon frère cadet a pu avoir un violoncelle: on avait changé de voiture.»

La nouvelle directrice générale de la Haute École de musique Vaud-Valais-Fribourg et Conservatoire de Lausanne (HEMU-CL) goûte l’anecdote. Sans rancune, celle qui «adore les cordes» admet que le violon correspond mieux à sa personnalité. Debout plutôt qu’assise, en mouvement plus que posée, leader davantage qu’en soutien. «Noémie est un bon mélange entre autorité et accessibilité. Elle a un grand courage managérial, prend des décisions, tout en ayant à cœur la collégialité», décrit son directeur administratif, Mathieu Fleury. La violoniste a remplacé le chef d’orchestre Hervé Klopfenstein, dont les méthodes autoritaires étaient décriées. Elle a rendu à la Ville la place de parc où le directeur garait sa Jaguar et cadenasse, elle, son vélo à la promenade Derrière-Bourg. Chaque matin, elle y admire la vue «tellement belle» sur les montagnes. Chaque soir, sa petite reine électrique la ramène à Chailly, auprès de ses «bébés» et de son mari ingénieur rencontré à Toulouse, «qui a eu la grandeur d’âme de quitter son job idéal» pour la suivre à Lausanne.

«Capital sympathie»

Noémie L. Robidas est consciente du «capital sympathie» que lui vaut son accessibilité apparente de mère décomplexée ou de copine rigolote. Une sympathie renforcée par son accent québécois et ses phrases souvent ponctuées d’un «t’sais?» «Cela fait parfois penser aux gens que je peux leur avoir un rendez-vous dans la journée… Il faut que je sache garder une distance et ménager la grande sensibilité des artistes avec lesquels je travaille.»

Sensible, la musicienne l’est aussi. Formée au répertoire classique dès 9 ans, elle en parle avec religiosité: «Dans la musique classique, on touche le sensible de façon tellement intime. On sculpte le son par la moindre inflexion ou accélération de l’archet. On travaille presque sur l’indicible, sur une matière complètement volatile.» Pour Jean-François Rivest, son professeur de violon à Montréal entre 14 et 21 ans, c’est l’expressivité et la créativité qui ont permis à Noémie L. Robidas de si bien «parler à l’émotion de l’autre et transmettre la beauté». «C’est une personne rare, capable de penser out of the box, d’embrasser des points de vue novateurs.»

«Opus 1 Robidas»

La musicienne n’a pas connu que l’enseignement de Jean-François Rivest. Avant cela, son «excellente professeure» avait d’autres méthodes. «À 11 ans, j’avais composé mon «Opus 1 Robidas», sourit-elle. Je l’ai apporté à ma prof, qui a refusé de l’écouter et m’a reproché d’avoir perdu du temps au lieu de faire mes exercices. Cet enseignement correctif permet certes d’aller plus vite, mais il n’apprend pas à savourer la musique.» Il est responsable de l’abandon de nombreux jeunes musiciens talentueux, selon elle. Sa thèse sera d’ailleurs dédiée à l’intégration de l’improvisation dans l’apprentissage du jeune violoniste, après deux ans d’«enculturation» à Paris durant lesquels l’étudiante va s’asseoir dans les classes de tous les pédagogues qu’elle admire.

«À 11 ans, j’avais composé mon «Opus 1 Robidas». Ma prof m’a reproché d’avoir perdu du temps au lieu de faire mes exercices. Cet enseignement correctif n’apprend pas à savourer la musique»

L’aînée d’une fratrie de trois en famille recomposée évoque une enfance studieuse entre natation à haut niveau et musique intensive. Son père designer d’intérieur et sa mère graphiste de musée l’ont familiarisée avec le milieu artistique, mais ont toujours écouté ses concerts «sans pouvoir commenter». Elle a décidé tôt d’être musicienne comme elle a troqué, à 8 ans, le patronyme de sa mère contre ce L. auquel elle tient tant, parce que «c’était trop long d’écrire Lafrance-Robidas». Une autre figure familiale ressort: son grand-père paternel, Marcel, économiste et maire visionnaire de Longueuil (banlieue sud de Montréal). «Il a été le premier à réhabiliter des rails désaffectés en pistes cyclables, a érigé un centre culturel en banlieue et a combattu des promoteurs mafieux. Sa ligne de conduite qui ne déviait pas est un modèle.»

Lorsqu’elle revisite son parcours, on constate qu’il ne dévie pas non plus. Attirée par l’Europe et sa culture, elle n’hésite pas, en 2011, à mettre sa vie «dans dix cartons» et à partir pour Metz, où elle décroche la direction du Centre de formation des enseignants de la danse et de la musique de Lorraine. Moins de deux ans plus tard, elle ne tergiverse pas avant de partir pour Toulouse, où elle dirige durant sept ans l’Institut supérieur d’arts. Et c’est «enceinte jusqu’aux oreilles» qu’elle passe son premier entretien à distance pour le poste à la HEMU-CL. «J’ai accouché le soir même! Heureusement que je ne me suis pas empêchée de candidater de peur de ne pas être une bonne maman.» À Lausanne, elle retrouve une certaine simplification des rapports qui la fait se sentir à la maison. «L’esprit pragmatique nord-américain n’était pas très compatible avec les heures de débat à la française…» Mais aussi un contact facile avec la nature, endroit rêvé de cette Québécoise qui avoue une «foi dans l’universel», aime «l’odeur de sapinage» et se sent «le mieux du monde au bord d’un lac à regarder les étoiles et écouter le feu qui crépite».

Si la manager a posé son violon – comme son maillot de bain de compétition – qu’elle rechigne à jouer en amateur, son environnement musical est riche des concerts de ses étudiants, des symphonies de Brahms, d’un album de Björk ou de Pierre Lapointe. Ou mieux encore de musique Renaissance, dont «l’infini de ciel» lui fait du bien.

Créé: 23.10.2019, 09h00

Bio

1977 Naît le 9 janvier, à Montréal (CA).

1989 Entre à l’École Pierre-Laporte dans un programme musical, l’année de la naissance de sa sœur.

1996 Admise à l’université en sciences po, communication et violon, elle choisit le violon. «Finalement, je fais un peu les trois.»

2001 Bachelor et master en poche, étudie la musique deux ans à Paris. Rencontre des pédagogues.

2003 Obtient 60 000 dollars du Fonds de recherche du Québec pour faire son doctorat (fini en 2010). Rentre au bercail.

2008 Enseigne six mois à la HEP Berne-Jura-Neuchâtel.

2011 Dirige le Cefedem Lorraine (F).

2012 Dirige le département spectacle vivant de l’Institut supérieur d’arts de Toulouse.

2017 Naissance d’Éléonore, suivie de Gaspard en 2018. Épouse Jacques-Fabrice en 2019. «En trois ans, j’ai changé de pays et de vie.»

2019 Prend la direction de la Haute École de musique Vaud-Valais-Fribourg et du Conservatoire de Lausanne.

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