Le Lausannois qui a immortalisé ses parents durant 23 ans

PortraitCoréen d’origine, Stéphane Winter a photographié durant 23 ans ses parents adoptifs à Ecublens. Intime, vintage et drôle, «die Winter» lui vaut une reconnaissance internationale.

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La déclaration d’amour photographique de Stéphane Winter à ses parents le pousse à sortir de ses retranchements de discrétion et de modestie. Non pas qu’il soit sauvage, au contraire, le Lausannois est toujours entouré de potes, qu’ils soient musiciens, skieurs de l’extrême ou encore anciens copains de cours.

Son parcours, à commencer par son adoption par ce couple vaudois en 1975, ressemble à une succession de hasards avec comme fil conducteur une constante envie de s’amuser.

«C’est drôle, désormais, on me qualifie d’artiste, dit-il dans un éclat de rire. Alors que moi, je ne me définis même pas comme photographe, et je me retrouve avec des articles dans Libération ou dans le magazine du Monde. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression de vous raconter des choses d’une banalité terrible. J’ai une vie simple, normale. J’ai plein de projets de longue haleine (ndlr: cela fait 20 ans qu’il photographie l’Afrique du Sud, depuis 2005 qu’il immortalise la solitude hôtelière des consultants) qui n’ont pas de but précis. C’est presque gênant ce qui m’arrive, j’ai l’impression de ne pas vraiment mériter ces prix, ces louanges. Je regarde un peu ça comme l’œuvre de quelqu’un d’autre. Je n’avais rien prévu de tout cela.»

C’est vrai qu’à 14 ans, quand ce fils unique reçoit son premier appareil photo, un Kodak Pocket 110, il se met à mitrailler tout ce qu’il avait sous la main, donc surtout Robert et Pierrette, ses parents.

La scolarité de cet enfant roi à Ecublens se passe sans soucis. «J’étais parfaitement intégré. Je n’ai jamais souffert de racisme.» Particulièrement doué pour les branches scientifiques, il opte pour une formation de chimie. Une spécialisation qui lui fait découvrir un autre aspect de la photographie: celle des procédés anciens, du développement noir et blanc et de ses produits chimiques, qu’il fabriquait lui-même. Cet amour de la technique le pousse un jour à s’inscrire au concours d’entrée de l’Ecole de photo de Vevey. Il prépare des dossiers à l’arrache, certain de ne pas être retenu, mais cette expérience l’amuse. «Quand je reçois leur lettre, la première chose qui me vient à l’esprit c’est… que les sous que j’avais mis de côté pour me payer une voiture finiront par financer ces quatre ans de cours!»

Transformer les difficultés en jeu

Sur les bancs veveysans, il est forcé à s’attacher aux aspects artistiques. Et chez lui il continue à photographier ses parents, à les affubler de costumes loufoques, à les mettre en scène ou à transformer des situations difficiles en jeu. «C’est drôle parce qu’en dehors de ce projet, mon style est totalement différent. J’aime le graphisme architectural urbain, moderne.» Des goûts à mille lieues, donc, de la décoration très vintage mise en avant dans sa série die Winter. «C’est vrai que la simplicité de notre vie n’a pas évolué, et ma manière de les immortaliser non plus. Un peu comme si nous vivions dans une bulle précieuse que j’avais peur de faire éclater.»

L’amoureux du développement des photos à l’ancienne est forcément assez allergique à la technologie (il ne possède un smartphone que depuis 2012). Paradoxalement, c’est quand il s’est mis à envoyer des Polaroïd scannés dans une sorte de newsletter par courriel – «Mon équivalent décalé des cartes de Noël» – que deux personnes-clés ont vu son travail: deux copains de l’école de photo, Jérôme Sother (devenu éditeur) et Raphaël Biolley. Le premier l’encourage à faire quelque chose de ses images en 2007 déjà. Le second, souvent croisé dans le train maintenant que Stéphane Winter enseigne à temps partiel la technique dans leur ancienne école, fait de même un peu plus tard.

Il ne finira par les écouter qu’en 2015, après le décès de son père en 2011, qui marque la fin du projet. Et après avoir trié les quelque 6000 images prises en 23 ans. Tout se précipite ensuite puisque ses projets de livre et d’exposition doivent devenir réalité pour l’édition 2016 de Vevey Images. Un travail de titan, qui s’avère payant. «Stéphane est quelqu’un de très secret, un artiste rare qui est capable d’attendre et de travailler de très longues années avant de laisser le public découvrir ses images intimistes, explique Raphaël Biolley, le numéro deux du festival. Nous le suivions depuis dix ans et je suis ravi que l’exposition die Winter se soit montée chez nous en premier. Je suis certain qu’il touchera encore les amateurs de photographie avec les séries non encore dévoilées.»

Le livre die Winter (Ed. GwinZegal) est superbe et surprenant. On y retrouve, glissée entre deux pages, la lettre du médecin apprenant sa stérilité à son papa. Ou, plus loin, des images floues qui se décollent. «Des photos prises par mes parents, qui ne savaient pas faire fonctionner l’appareil. J’ai fait la remarque à ma mère qui a répondu: «Oui, je sais qu’elles ne sont pas nettes, mais du moment que t’étais dessus, on s’en fichait.»

Aujourd’hui l’appartement au décor inchangé, avec toujours la photo du petit Stéphane en tenue de baptême sur le meuble du salon, n’est plus occupé que par Pierrette Winter. Entre deux voyages, son fils chéri passe l’embrasser et lui demander de coller encore quelques photos dans son livre. Il sait très bien qu’elle n’a jamais rien su lui refuser. (24 heures)

Créé: 16.05.2017, 08h56

Bio

1974 Naît en Corée du Sud le 12 septembre. Sait qu’il a été adopté dans un orphelinat à 1 an.
1996 Après un CFC de chimie, il passe – pour s’amuser – le concours d’entrée à l’Ecole de photo de Vevey (CEPV). Il est retenu et y apprend les aspects esthétiques, lui qui est calé en technique.
2008 Se met à enseigner la technique à temps partiel dans son ancienne école.
2015 Trie enfin les 6000 photos de ses parents – il arrête son projet avec le décès de son père en 2011 – et accepte l’invitation, surprenante, du Festival Vevey Images pour l’édition 2016.
2017 En janvier, il participe à Paris au festival des jeunes photographes européens Circulation(s). Le magazine M du Monde lui consacre 10 pages. Il décroche le Prix du public sans savoir que celui-ci existait. Il rentre actuellement de Busan (Corée du Sud) où il a été invité à exposer ses images.

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