Un homme discret séduit par les étoiles

PortraitThierry Amsallem, président de la Claude Nobs Fondation

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Il parle d’une voix basse, Thierry Amsallem. Soigne ses mots autant que son apparence, chérit le silen­ce. Scrute son interlocuteur d’un air craintif, peut-être pour éviter le piège. Beau mec, quelque peu hermétique, Amsallem a vécu dans l’ombre enivrante et totale de Claude Nobs trente ans durant. Alors que son compagnon disparu était perpétuellement sous les projecteurs, lui a préféré rester en retrait, développant une tendance à l’effacement plutôt suspecte. «Je n’ai jamais aimé me montrer aux médias. Je travaille en coulisses. On me l’a souvent reproché.» Avec Nobs en tout cas, il a su entretenir une certaine coquetterie: celle que cultivent les gens qui se disent différents. «J’ai vécu une vie extraordinaire. Claude m’a tout appris. Je n’ai jamais regretté d’avoir tout lâché. Je n’avais pas le choix, de toute façon! Son pouvoir de séduction était absolu.»

L’histoire de leur rencontre a une saveur romanesque: Amsallem, 23 ans, est en train de terminer un master en informatique. Il plaque amis, famille et fac pour suivre «Funky Claude» en Suisse et devenir son partenaire et associé. C’était en 1987. «Tout s’est enchaîné comme dans un rêve.» Un rêve qui a duré trente ans, entre fêtes, voyages et soirées à refaire le monde au chalet Le Picotin avec Freddie Mercury et David Bowie. Trente ans de musique, d’accueil d’artistes. Et de compromis. «Moi, je faisais tout pour Claude et Claude faisait tout pour le festival. J’étais tout le temps derrière lui.»

Son père est Français d’Algérie, fonctionnaire. Sa mère Hollandaise, grande joueuse de tennis. Il naît à Paris, mais grandit à Nice, «entre la mer, les montagnes et les vieilles Anglaises. Finalement, ce n’était pas si différent de Montreux.» Il se découvre gay à l’adolescence. «C’était une époque emmerdante, on ne parlait que de sida. Il fallait se cacher. C’était moche.» Pour se protéger, il apprend à vivre dans le secret avant de se faire happer par le raz-de-marée appelé Nobs et faire son coming out auprès de sa famille. «Ils ont compris.»

Très discret, trop soucieux de l’opinion des autres, manquant peut-être de brio, de panache? Méfiez-vous des apparences. Thierry Amsallem a la pudeur des vrais faux modestes. S’il peine à détailler ses atouts, il n’arrive pas à dissimuler son enthousiasme quand il parle de ses réussites et des projets imaginés – et réalisés – avec son partenaire. Claude, Claude, toujours Claude. Il parle de lui au présent, d’ail­leurs. La remarque le fait sourire: «La vie sans lui est parfois difficile, mais, en fin de compte, il est toujours là autour de moi.» Leur idylle a été balayée par une banale promenade à skis de fond. Episode qu’il évite magistralement d’évoquer. «Claude parlait souvent de la mort. Il avait tout prévu. Dans le moindre petit détail. Nous étions prêts.» Vraiment? Il prétend que oui.

Féru de nouvelles technologies, il met ses connaissances au profit du Montreux Jazz Festival (MJF) dès son arrivée sur la Riviera: il travaille au sein de Montreux Sounds SA à l’acquisition, la conservation et la mise en valeur des archives musicales du festival, avant de bosser pour Apple Europe et le groupe de presse Hachette Filipacchi Médias.

Seul parmi ses ombres, Thierry Amsallem s’enferre dans ses contradictions: celui qui se dit «pas du tout un nostalgique» a fait du souvenir son fonds de commerce. Une activité appelée Claude Nobs Foundation, créée après la mort du patron. Son but? Perpétuer son esprit, mais aussi assurer la mise en valeur des archives au travers du projet de digitalisation de l’EPFL et de leur inscription, en juin 2013, au registre international de la Mémoire du monde de l’Unesco. «Je m’en fiche de me mettre en avant. J’ai envie de pousser encore plus loin les artistes du festival à travers l’art vidéo. C’est ce que je sais faire au mieux.»

Son prochain challenge? Voir les extraits de concerts de Montreux publiés sur YouTube atteindre le milliard de vues. Un souvenir du passé surgit: la création du premier site Web musical, celui du MJF, en 1994. «Il fallait 45 minutes pour charger 30 secondes de musique! Les gens commandaient leurs billets par e-mail, c’était une tout autre époque…»

Parfois, il lui arrive de lézarder en compagnie de Kiku et Kuki, ses bouviers bernois, loin de tout, dans son mausolée des hauts de Montreux. Il voyage aussi, un peu. «Mais beaucoup moins depuis le départ de Claude. J’ai eu trop de travail. C’est ce qui me tient encore debout.» L’essentiel? «Fuir la négativité. Je déteste les gens pas drôles, les conversations chiantes. J’aime les projets de longue durée, comme celui entamé il y a huit ans avec l’EPFL. J’aime le vin rouge qui ne sent pas le bouchon, les bons vivants. Laisser de belles choses aux générations futures.» Tout comme Claude.

(24 heures)

Créé: 03.07.2015, 09h16

Carte d'identité

Né le 28 avril 1964, à Paris.

Cinq dates importantes

1987 Rencontre Claude Nobs, qui deviendra son partenaire, son associé et son mentor.

1992 Présentation interactive du MJF avec Quincy Jones à TED3 (California State University) devant un parterre de gourous de l’informatique, dont Bill Gates.

1994 Création du premier site Internet musical du monde.

2008 Démarrage du Montreux Jazz Digital Project avec l’EPFL.

2014 Création de la Claude Nobs Foundation à la suite de son décès.

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