Un médecin à l’écoute des patients intersexes

Blaise MeyratLe chirurgien pédiatrique lausannois lutte avec force contre les opérations prématurées d’enfants dont le sexe est ambigu.

Image: Jean-Paul Guinnard

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Blaise Meyrat s’est fait un nom dans le monde des intersexes. Chirurgien pédiatrique au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), il a été le premier, en Suisse, à dénoncer les opérations de normalisation du sexe sur les petits enfants qui naissent avec une ambiguïté sexuelle, ces bébés dont on ne peut pas définir s’ils sont un garçon ou une fille. Depuis 1999, le médecin lausannois ne pratique plus ces interventions et se bat pour que ses confrères fassent de même.

Ce docteur, aujourd’hui à la veille de la retraite, est né dans une famille d’intellectuels. Son père était architecte, sa mère peintre. Son grand-père maternel, architecte lui aussi, a notamment construit le Tribunal fédéral et la tour Bel-Air. La décoration de son bureau confirme qu’il a hérité de leur goût artistique. À la place du traditionnel organe en plastique, on trouve sur sa bibliothèque une sculpture en bois. Il décrit des parents aimants, généreux et pas du tout matérialistes. «À 20 ans, je me suis acheté une voiture. Quand elle l’a vue, ma mère m’a dit qu’elle n’avait jamais pensé que son fils ferait un jour partie de la jeunesse dorée.»

Deux filles adultes

Plus qu’à ses parents, Blaise Meyrat fait régulièrement référence à ses filles adultes, comme si celles qu’elles sont devenues illustraient celui qu’il est. Leurs tableaux sont accrochés au mur. L’aînée est anthropologue, réalise des films et se passionne pour Haïti. La cadette est artiste et engagée dans plusieurs causes sociales. «Comme moi, elles sont révoltées par ce qui se passe dans le monde. Les enfants, c’est important. S’ils portent vos valeurs, la vie continue avec eux.» On devine que les discussions à table sont parfois houleuses. Blaise Meyrat s’avoue paranoïaque («ma femme psychiatre m’a beaucoup soigné»), soupe au lait et «exigeant jusqu’à en être pénible». «Je ne me fâche pas avec les patients, mais avec ma famille ou des professionnels quand il faut expliquer vingt fois et que rien n’avance.»

Les seules personnes qu’il faut écouter, ce sont celles qui vivent la situation; pour cela, il faut attendre qu’elles puissent parler. Pour moi, c’est une question très simple d’éthique.

S’il est une chose qu’il ne se lasse pas de répéter, c’est qu’il ne faut plus opérer les enfants intersexes dès leur plus jeune âge. «Heureusement, le vent tourne. Des collègues partagent mon avis, même si de telles interventions sont encore pratiquées en Suisse. Toutes les raisons données pour le faire sont de fausses excuses.» S’il est devenu chirurgien, c’est parce qu’il aime «corriger des organes qui fonctionnent mal». Mais pas à n’importe quel prix. Sa conviction, il la martèle avec une révolte intacte. Elle est née au contact des patients et du récit de leurs souffrances. «Les seules personnes qu’il faut écouter, ce sont celles qui vivent la situation; pour cela, il faut attendre qu’elles puissent parler. Pour moi, c’est une question très simple d’éthique.» En 2009, Blaise Meyrat affichait cette opinion dans l’émission «Temps présent». «J’ai pris toute la chirurgie pédiatrique suisse sur le dos.» Aujourd’hui encore, il se trouve en porte-à-faux avec de nombreux parents inquiets qui lui demandent d’agir au plus vite. Parfois aussi il essuie les critiques d’intersexes révoltés contre le monde médical. C’est certainement celles qu’il accepte le mieux. «Si certains réagissent violemment, c’est parce qu’ils ont eux-mêmes subi des traitements violents de notre part.»

Engagement en Afrique

Le docteur a acquis une réputation internationale. «C’est l’un des seuls médecins qui ne voit pas l’intersexualité comme une maladie. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, mais sa médiatisation et sa participation à des congrès ont fait évoluer la pratique médicale», salue Audrey Aegerter, présidente d’Interaction, Association suisse pour les intersexes. Dans le passé, il a pourtant pratiqué des opérations. «Bien sûr, je le regrette quand je vois que d’anciens patients vont mal. Mais j’étais convaincu d’agir au mieux. Je me suis trompé. Aujourd’hui, on le sait et on ne peut plus fermer les yeux.» L’intersexualité n’est en réalité qu’une partie de son activité. Son quotidien est davantage dédié aux malformations urologiques et colorectales. Un autre engagement lui est cher. Depuis vingt-cinq ans, Blaise Meyrat se rend chaque année au Bénin et au Togo pour y soigner des enfants. Histoire de partager un peu «ce qu’on trouve à profusion ici». En 2009, il a failli mourir des suites d’une rupture d’anévrisme. «Il a fallu cinq ans pour m’en remettre. Je ressentais une grande angoisse de tout. Eh bien, je me suis dit que je serai vraiment guéri lorsque je pourrai retourner opérer en Afrique.»

Quand il veut échapper au monde médical et aux batailles qui ont accompagné sa carrière, le Lausannois aime se retrouver seul avec son épouse et se promener dans une ville. Dans son bureau, les illustrations de bateaux et les photos de vacances à la plage révèlent une autre passion. Pourquoi aime-t-il la mer? Il hausse les épaules: «On se baigne, on se fait du bien, on marche sur le sable, on cherche des coquillages…» Blaise Meyrat a pratiqué la natation et le tennis. «Quand j’en parle à des journalistes américains, ils me demandent quel était mon classement, mais je ne faisais que pousser la balle.» Avec la même autodérision, il explique qu’il fait de la voile. «Je suis un hyperactif, alors parfois ma femme me met sur un catamaran, un de ces gros machins de bourges, pour que je reste confiné. C’est le seul endroit où je suis capable de lire.» Quand on lui demande ce qu’il fera à la retraite, il répond du tac au tac: «Dormir!» Vu ce qui précède, on le croit davantage quand il évoque sa volonté d’approfondir des questions éthiques. Il a déjà pris des contacts dans le milieu. Et militer aux côtés d’intersexes dans une association? «Non, ce doit être leur combat.» Avant de nous quitter, il nous présente son successeur, le Dr Oliver Sanchez, et glisse qu’il partage ses idées. Et ça, ça le rassure.

Créé: 27.06.2018, 10h04

Bio Express

1953
Naissance à Lausanne.
1981
Diplôme de médecine.
1986
Mariage. Il aura deux filles, en 1988 puis en 1991.
1993-1994
Premières publications de l’ISNA, la société des personnes intersexes d’Amérique du Nord, demandant la fin des opérations de normalisation.
1999
Il assiste à Dallas à un symposium organisé par les plus grands noms de la chirurgie pédiatrique, qui remettent en question certains de leurs principes, notamment les opérations. Depuis cette année-là, il ne les pratique plus.
2009
Nombreuses prises de position dans les médias suisses et étrangers contre la chirurgie précoce, irréversible et non consentie d’enfants intersexes.
2010
Ouverture d’une consultation sur les variations du développement du sexe, au CHUV. Premier cours à option aux futurs médecins, «Ni fille ni garçon: maladie ou différence».
2018
Départ à la retraite en juillet.

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