Un regard averti sur les arcanes de la justice

PortraitYamina Zoutat, réalisatrice.

Image: Matthieu van Berchem

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«Je ne fais rien d’autre qu’être en visite à Paris. Je passe d’un monument à l’autre. Cet attrait pour le faste parisien doit sans doute être lié à mes origines.» Yamina Zoutat est née et a grandi à Yverdon-les-Bains. Elle y retourne souvent. Lorsqu’on la rencontre dans un petit café, place Dauphine, à deux pas de ce fameux Palais de Justice de Paris, objet de son prochain film, l’ex-journaliste devenu cinéaste documentariste souligne son attachement à ses racines. «Je n’ai pas cherché à acquérir la nationalité française. Je me sens à équidistance de l’Italie de ma mère, de l’Algérie de mon père, de la France où j’ai grandi professionnellement et de la Suisse qui m’a vu naître», glisse Yamina Zoutat, qui apprécie ce regard excentré sur les gens, la société, la vie.

«Dans la cave de Dutroux, j’ai décidé de transformer cette épreuve»

Aussi, Yamina Zoutat prend un malin plaisir à évoquer ce Nord vaudois cher à son cœur, ce pays d’une enfance modeste mais irriguée par les rencontres de professeurs de gymnase qui lui ont fait aimer les lettres, la culture et une idée de l’universalisme français. A l’heure de l’entrée dans l’âge adulte, ce sera Paris et la Sorbonne ou rien… «Je suis assez entière. Mais en fait, je ne connaissais rien! J’en étais restée à Stendhal et Balzac», rigole la cinéaste. D’où son goût, ironique, pour les monuments qui émaillent son parcours: la Sorbonne, TF1, et le Palais de Justice.

Un squelette de l'Europe

Aujourd’hui, son actualité, c’est le bouclage de son premier long-métrage – qui devrait s’appeler Mon palais. Cinq ans de travail sur le Palais de Justice de l’île de la Cité, à Paris. Ici, entre les deux rives de la Seine, sur cette position centrale de la capitale mais hors de la vie bouillonnante de la ville, on rend la justice depuis mille ans. Les petits délinquants et les grands de ce monde s’y sont croisés – Marie-Antoinette y fut emprisonnée. Sur le trottoir du Palais se mêlent les justiciables appelés par les tribunaux et les touristes venus contempler les vitraux gothiques de la Sainte-Chapelle. Celle offerte par Louis IX, dit Saint Louis, qui rendait la justice sous un chêne, afin d’y préserver les reliques du Christ. Tour cela s’emboîte dans le même édifice. Mais la partie tribunal déménagera en 2017 pour un bâtiment à l’immensité contemporaine signé Renzo Piano, au nord-ouest de Paris.

«Je n’ai pas interrogé l’institution, mais j’ai évoqué une réalité. Celle de ces palais monumentaux qui ne sont pas fonctionnels mais construisent une certaine image de la justice. Comme un squelette de notre vieille Europe», raconte Yamina Zoutat. C’est donc un film documentaire suisse, produit essentiellement par une maison genevoise (Elefant Films) qui va regarder ce lieu unique au monde. Un regard que la réalisatrice ne veut pas univoque. «Je fais ce que l’on appelle du documentaire de création. J’ai ainsi exploré un monument, voulu aller dans des endroits inaccessibles, laissé s’échapper mon esprit comme je le faisais quand j’étais journaliste.» Yamina Zoutat revient en ces murs où elle dit avoir fait sa véritable école: «Economie des moyens et rigueur des mots».

Au procès de Papon

Chroniqueuse judiciaire à TF1, l’Yverdonnoise a suivi des centaines de procès pour le téléjournal de ce qui était alors la plus grande chaîne de télévision d’Europe. «J’ai eu la chance de couvrir intégralement le procès de Maurice Papon à Lyon en 1997. Moi, la petite Yverdonnoise de 27 ans, aux prises avec l’Histoire qui s’écrit avec un grand H.» Une expérience étrange, dit-elle, d’autant qu’elle sera l’une des protagonistes d’Audiences: des journalistes au procès Papon, documentaire de Rafael Lewandowski. «Cela m’a permis de ressentir la tension intérieure qui se produit lorsque l’on est filmé et que l’on devient son propre personnage.»

Il y aura encore le procès de Marc Dutroux, dont elle dit ne pas être revenue indemne. «Quatre longs mois dans l’hiver de la petite ville d’Arlon, en Belgique. Comme journaliste de TF1, j’ai fait partie du pool de dix journalistes qui est descendu dans la cave où le pédophile séquestrait les enfants. C’est un moment de bascule dans ma trajectoire. Cette cave est toujours présente. C’est là que j’ai décidé de transformer cette épreuve en quelque chose de partageable. Aller vers d’autres formats, raconter autrement.»

Son premier film, le moyen-métrage Les lessiveuses, parle ainsi de ces mères de détenus dont la vie est rythmée par les visites et le linge qu’elles lavent puis rapportent à leurs enfants en prison. Un premier essai remarqué qui sera adapté en un opéra. Un documentaire qui nourrit la fiction. Chose rare en France où les deux genres du cinéma ne se côtoient pas. La cinéaste sourit. A traquer la réalité, elle a surpassé la fiction. Comme la vie rêvée d’une petite Yverdonnoise? (24 heures)

Créé: 22.03.2016, 09h44

Carte d'identité

Née en 1970 à Yverdon-les-Bains.

Six dates importantes

1990 Départ pour Paris.

1992 Première expérience journalistique lors d’un stage à la «Tribune de Genève».

1994 Engagée à TF1 comme chroniqueuse judiciaire. Elle y reste douze ans.

2006 Entre à la FEMIS, école de cinéma à Paris, en formation continue.

2011 Prix de la Création à Visions du Réel à Nyon pour «Les lessiveuses».

2016 Met la dernière main à son premier long-métrage, qui traite du Palais de Justice de Paris.

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