L’abbé en croisade contre les abus sexuels

PortraitIl y a dix ans, Dominique Rimaz a dénoncé des cas à l’évêché de Fribourg, qui n’était pas prêt à l’entendre.

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Son sourire bonhomme est connu, l’abbé Rimaz est souvent passé à la télévision, et pour cause: c’est un communicant. En photo, on a pu le voir descendre d’un avion de chasse avec Claude Nicollier ou, plus récemment, sauter en parapente au-dessus du château de Chillon. Plus que tout, quand il sera au ciel, l’abbé rêve de voler. Mais ce prêtre en col romain, qui défend le pape avec ardeur tout en alignant les blagues potaches sur les réseaux sociaux, n’a pas la tête dans les nuages. Ces derniers mois, on l’a entendu également prendre position à la radio sur les affaires de prêtres abuseurs avec des termes très durs, comme «omerta» ou «mafia».

Il y a une semaine, la Conférence des évêques suisses annonçait avoir décidé l’obligation absolue pour les responsables ecclésiaux de dénoncer les cas d’abus sexuels à la justice civile. Dans le petit bureau de sa cure sise au cœur du Schönberg, à Fribourg, Dominique Rimaz précise d’emblée: «C’est exactement la démarche que j’ai entreprise il y a dix ans. C’était un devoir. Sinon, j’aurais fait quoi avec ma conscience?» Sur Facebook, en août, l’abbé a raconté pour la première fois sa «petite histoire» (lire encadré) : celle du conflit de loyauté qui l’a saisi, lorsqu’en 2008 il a dénoncé des prêtres soupçonnés d’abus à l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg, puis à la justice civile. Il souligne: «J’ai rédigé ce récit pour donner un peu d’espérance aux victimes. Pas pour régler des comptes.»

Né à Neuchâtel d’un père fribourgeois et d’une mère italienne, l’homme a voulu devenir pilote, puis journaliste, avant d’être «rattrapé» par sa vocation, à l’âge de 25 ans. Au séminaire, la question des abus est abordée, mais «c’était théorique. On nous répétait surtout que la plupart des attouchements avaient lieu au sein des familles.»

Seulement voilà. Une fois ordonné prêtre, Dominique Rimaz se frotte à l’humain, côté obscur. Et ce qu’il découvre est parfois très éloigné des voies du Seigneur. «Quand vous êtes habillé comme ça, les gens se confient à vous», explique l’abbé en désignant du doigt sa tenue. Très (trop) entier, très (trop) spontané, l’homme est une éponge émotionnelle, confirme un de ses ex-collègues. «Aujourd’hui, il y a des témoignages que je n’arrive pas à entendre. Je me les ramasse en plein ventre.» À l’époque, plusieurs victimes se confient à lui, une dizaine au total, dont «deux ou trois» étaient mineures au moment des faits. Trois prêtres sont concernés. L’abbé est bouleversé. «Un jour, une mère m’a dit: si on touche à mon enfant, je suis une lionne. Eh bien moi, si on fait du mal aux enfants du Bon Dieu, je deviens un lion.»

«Tout va péter»

En tant que responsable du Centre romand des vocations et doyen au Séminaire, il a alors déjà eu l’occasion d’organiser une réunion sur ces questions. «L’évêque de l’époque, Bernard Genoud, était très affecté par cette problématique. Un jour, il m’a appelé et il m’a dit: «Il faut que tu viennes, tout va péter.» C’était à la fin de 2007 et au début de 2008, aux prémices d’une médiatisation sans précédent. Un article publié dans la revue française «Golias» accuse alors l’évêché d’avoir acheté le silence de victimes d’abus sexuels. «J’ai raconté à l’évêque ce que je savais. Il m’a dit d’aller déposer ça devant un prêtre. J’ai répondu que je n’avais pas confiance. Alors il m’a demandé de le mettre par écrit. Je l’ai prévenu qu’un double devrait être envoyé à la Congrégation pour la doctrine de la foi, comme le préconisait un document de Ratzinger de 2001.»

Contacté à l’époque par le journal «Le Temps», Mgr Genoud confirmera l’existence de cette liste. Mais selon Dominique Rimaz, la missive ne reste pas confidentielle: elle est lue au sein du diocèse, où le prêtre s’attire les foudres de ses collègues. «À partir de ce moment, j’ai commencé à éprouver un grand stress.» Dans la foulée, l’abbé est mis en contact, par le biais d’une victime, avec la juge d’instruction qui enquête sur ces affaires. Elle aussi reçoit les noms. «On m’a beaucoup reproché de l’avoir fait.»

Comme plusieurs personnes en témoignent à l’interne, Bernard Genoud, décédé depuis, se recroqueville sous le poids des révélations. Très vite, l’évêché se met en position défensive et dénonce une presse vindicative. «J’essayais d’expliquer que le problème venait de l’intérieur, raconte Dominique Rimaz. Je m’accrochais aux mots de Benoît XVI sur la tolérance zéro, même si j’ai cru devenir fou. L’évêché était en retard par rapport au Vatican.»

Dominique Rimaz pense alors que sa démarche l’apaisera. Il n’en est rien. Comme le confirment deux de ses ex-collègues, l’homme est du genre «passionné» et peut se montrer colérique. Il a du reste été impliqué par deux fois dans des conflits de travail. «Ces histoires d’abus me rongeaient. J’étais comme une pile électrique. Je n’ai certes pas fait tout juste.» À la radio, le prêtre lit une lettre de l’évêque sans l’assentiment de ce dernier, selon un témoin de cette époque. Lui assure qu’il avait reçu l’autorisation et qu’il s’est fait avoir. «Suite à cela, j’ai eu l’interdiction de prendre la parole dans les médias. Peu de temps après, j’ai reçu un coup de fil de l’évêque. Il m’a dit: «Tu es trop précieux, il faut que tu ailles voir un psychiatre. Le comble de l’ironie.»

Rumeurs d’abus pédophiles

Persuadé que le problème ne vient pas de lui, l’abbé résiste. Mais des rumeurs d’abus pédophiles commencent à courir sur son propre compte. «J’ai été calomnié. On m’a vivement conseillé de quitter le diocèse. J’ai cru tout perdre. J’ai proposé à l’évêque d’aller étudier la communication à Rome. Il a fini par dire oui.» Depuis la capitale italienne, Dominique Rimaz ouvre un blog sur lequel il s’exprime sans censure. Malgré son implication auprès des victimes, il y défend le célibat obligatoire et affiche des opinions conservatrices. Mais dans un billet publié en 2010, l’abbé «manque de prudence» en dénonçant «entre les lignes» l’inaction de l’évêché, explique-t-il.

«J’ai été convoqué à Fribourg pour le lendemain. On m’a dit que ce que j’avais fait était grave. Et on a voulu de nouveau m’envoyer voir un psychiatre.» Conscient qu’il n’est pas encore temps de revenir, Dominique Rimaz part pour les États-Unis, où il restera jusqu’à la nomination de Charles Morerod comme évêque, en 2011. Il est aujourd’hui prêtre auxiliaire à la cathédrale de Fribourg et aumônier dans les hôpitaux. L’abbé assure que les cas qu’il a dénoncés à l’époque ont été «réglés. Il y a encore du travail au sein de l’Église, mais dans mon diocèse, tout a changé. J’ai à nouveau confiance.»

Créé: 12.09.2018, 10h06

Le récit sur Facebook

Bio Express

1968 Naissance à Bôle (NE) d’un père fribourgeois et d’une mère italienne

1993 Entre au séminaire à 25 ans

2000 Ordonné prêtre par l’évêque Bernard Genoud

2007 Un article de la revue française «Golias» accuse l’évêché de Fribourg d’avoir acheté le silence de victimes d’abus sexuels

2008 Dominique Rimaz remet à sa hiérarchie, puis à la justice civile, une liste de noms de prêtres soupçonnés d’abus. Dans la foulée, il part pour Rome

2011 Exil dans un diocèse américain

2012 Retour à Fribourg

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