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Accompagner la mort est sa façon de célébrer la vie

Rare femme dans le milieu des pompes funèbres, Aude Nicaty a tout quitté pour ce métier

Aude Nicaty d'une des rares entrepreneuses de pompes funèbres du Canton de Vaud
Aude Nicaty d'une des rares entrepreneuses de pompes funèbres du Canton de Vaud
Patrick Martin

Ici la mort n’est pas noire. Elle ne se cache pas derrière des vitres opaques et de lourds rideaux. Ouverte sur la rue, la boutique laisse entrevoir une luxuriance d’orchidées crème et des murs d’un rouge profond. A l’intérieur, le mobilier de bois lasuré se réchauffe à la flamme des bougies, et Aude Nicaty ouvre la porte dans un tailleur sombre égayé d’un chemisier violet. Toutes ces petites touches semblent vous susurrer que, si douloureux soit-il, le deuil fait partie de la vie et n’a pas à se calfeutrer comme une chose honteuse. D’ailleurs la jeune femme ne se dit pas «entrepreneuse de pompes funèbres» mais «accompagnatrice de vie». «Je passe 90% de mon temps avec des vivants. Ma raison sociale, Audelà, c’est autant une allusion à l’«après» qu’une façon de dire aux familles qu’Aude est là.»

La première chose qui frappe lorsqu’on rencontre ce petit bout de femme pétillant à la tête depuis un an de sa propre société de pompes funèbres à Villeneuve, c’est cette façon d’envelopper l’autre de toute son attention. Le mot qui revient le plus souvent dans sa conversation, c’est «accompagner». Plus qu’une mission, une vocation: «Parfois les gens pensent que l’on fait ça parce qu’on n’a rien trouvé d’autre. Mais c’est l’inverse. J’ai tout quitté pour ce métier!»

Panser les blessures de l’enfance

Ce choix prend racine dans une enfance «entourée de vide». Elle le murmure très vite, comme pour expédier d’un souffle ce passage douloureux le long d’un cheminement obstinément conduit vers la plénitude. De 12 à 16 ans, aidée par une thérapeute qui deviendra «une mère de substitution», Aude se «restaure», s’ouvre à de multiples approches en développement et spiritualité: «J’ai vécu toutes les étapes du deuil, c’était déjà un rendez-vous avec ce que j’allais faire. J’ai passé par la tristesse et la colère avant de pouvoir être reconnaissante pour ce qu’il y avait eu. Je ne changerais pas mon enfance, elle m’a guidée vers le chemin qui m’appartient.»

De ce patient travail se dégage un fil conducteur: «J’ai compris que ce que je n’avais pas reçu, je pouvais le redonner. Aujourd’hui, aux côtés des familles, je vois que malgré la tristesse, le déchirement, les difficultés, il reste l’amour. Bien sûr, on a besoin du matériel, mais les gens viennent à votre enterrement parce qu’ils vous ont aimé, pas parce que vous aviez une belle voiture.»

Côtoyer les cercueils sans peur

Son premier métier de fleuriste conduit Aude naturellement dans les cryptes et les chapelles, où, dès ses 18 ans, elle côtoie les cercueils et leurs occupants «sans aucune peur». Elle officie comme auxiliaire dans des sociétés de pompes funèbres avant de devenir employée, puis de créer sa propre entreprise, guidée par le désir de mettre en harmonie sa philosophie et sa pratique. «Je fais en sorte que ce soit le plus doux possible pour ceux qui restent, même si la perte d’un être reste d’une violence extrême.»

Cette attention se lit dans chaque étape du processus qu’elle accomplit avec chaque famille: le respect des convictions et rituels religieux du monde entier, l’écoute des familles, le soin au défunt pour le préparer au plus près de ce qu’il a été, la musique douce pour accompagner une mise en bière. «Je ressens un respect immense pour cette vie qui a été vécue, je vois le corps comme un joyau qu’il faut honorer.»

Le cœur que cette passionnée met à tout s’épanouit dans ce travail à haute charge émotionnelle, à tel point qu’il est impossible, au fil de l’échange, de dissocier la femme de la professionnelle. Elle évoque avec tendresse ce quotidien imprévisible où le téléphone, allumé en permanence, rythme les journées de la famille recomposée qu’elle a bâtie avec Yves, son compagnon depuis un an, également l’un de ses deux collaborateurs. Le cocon est donc doublement indispensable pour se ressourcer et se protéger des chagrins les plus lourds, comme les corps traumatisés ou les enfances envolées: «J’ai une bonne hygiène de vie, je vais courir presque tous les jours. J’ai constaté que les gens qui ne sont pas bien construits peuvent vite sombrer en faisant ce travail.»

A la fois alter ego et complémentaire, Yves pose sur sa moitié un regard admiratif: «Ce qui m’a séduit chez elle, c’est sa grande sensibilité, sa faculté d’empathie, la force qu’elle met à tout ce qu’elle fait. Dans le travail et dans la vie, elle est pareille.» «Elle a une âme énorme, complète Myriam Gumy, infirmière assistante à l’EMS Tertianum Le Byron de Villeneuve. Elle est douce, calme, elle prend beaucoup de temps avec chaque famille. Nous l’apprécions ici parce qu’elle respecte le corps de ces patients dont nous avons pris soin. Jamais elle ne les mettrait dans une housse en plastique, elle vient avec une couverture. Cette attention à plein de petites choses montre combien l’amour de l’autre est inné chez elle.»

Ce don de soi porte Aude vers autrui jusque dans son temps libre, que ce soit comme bénévole dans les soins palliatifs ou à la tête de son association Mort (ds)… La Vie!, où elle aide les endeuillés à exprimer et à surmonter leur souffrance. Son rêve pour l’avenir? «Qu’il se crée un lieu pour les enfants en fin de vie, pour qu’ils puissent partir hors d’un hôpital. C’est peut-être la dernière tranche de vie, mais pourquoi ne pas la rendre plus confortable? Je me suis formée en soins palliatifs pour comprendre ceux qui partent et j’ai vu que ce qui compte jusqu’à la fin, c’est le plaisir. C’est une belle leçon que la vie me donne tout le temps.»

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