L'alchimiste cultive en coulisses le vin des autres

PortraitPhilippe Corthay, œnologue indépendant d'Échichens, conseille quelque vingt-cinq vignerons en Suisse et ailleurs.

Philippe Corthay travaille parfois dans sa cuisine sur des échantillons qu'il reçoit chez lui.

Philippe Corthay travaille parfois dans sa cuisine sur des échantillons qu'il reçoit chez lui. Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans une autre vie, Philippe Corthay aurait voulu être du vin. «Pas une grappe qui va pourrir, être bouffée par les oiseaux et retourner à la terre sans avoir rien produit, illustre-t-il. Mais une nouvelle création, issue d’une transformation radicale, dont le but est de réjouir le cœur de l’homme!» La parabole est celle d’un connaisseur. Depuis bientôt cinquante ans, l’œnologue d’Échichens œuvre à cette transformation. Avec succès! Plusieurs des vins conçus dans les coulisses de grandes caves ont remporté des prix.

Longtemps artisan des crus d’Uvavins (aujourd’hui Cave de la Côte), Philippe Corthay travaille en indépendant depuis 2009. Mercenaire du vin des autres, il conseille entre 20 et 25 caves, de 150 litres à plusieurs millions, dans le canton de Vaud, mais aussi à Genève, en Valais, aux Grisons ou même en Italie. Il a renseigné Dominique Giroud, comme de petits artisans vignerons. «Je me déplace dans les caves, ou on m’envoie des échantillons et je travaille ici, dans ma cuisine.» Un peu de protéines de pois par-ci, ou de patates par-là, un soupçon de microbullage… la subtilité est dans le dosage. À Uvavins, on l’appelait «le ramoneur», parce qu’il était couvert du charbon actif de tilleul qu’il utilisait pour stabiliser les moûts. «Les astuces viennent avec l’expérience!»

Il commence à acquérir cette expérience lorsqu’il a 21 ans, se souvient-il. Parti pour une formation d’horticulteur, il est repéré par Jean Crettenand lors d’une dégustation à Agroscope. L’«œnologue fédéral» (le seul à porter ce titre officieux) lui propose de bifurquer vers l’École d’ingénieurs de Changins. «Il m’a dit que j’avais «un certain talent». Puis il s’est investi durant trois ans de manière incroyable dans ma vie, il m’a aidé pour mon travail de diplôme sur les vieux cépages valaisans. Ça me touche encore…»

La gorge se noue, les yeux s’embuent. Philippe Corthay est un sensible, il le dit. Et il loue par-dessus tout les relations d’amitié, essentielles selon lui à son métier d’œnologue conseil. «J’aime profondément mes clients. Je ne cherche pas à imposer ma loi – les vins auraient tous le même goût –, mais à sentir ce qui anime ces professionnels. C’est un peu un job de médecin, qui dit «on essaie ça et vous revenez me voir dans une semaine». Si le patient ne prend pas la pilule, c’est sa responsabilité.» Dans le milieu, certains le disent «interventionniste» et «directif», lui préfère «réactif». Vigneron à Lavaux, Simon Vogel parle d’un «réel partage». «Philippe est très à la page. C’est grâce à ses conseils que j’ai décroché les Lauriers de platine et d’autres prix.» Mais au-delà des connaissances, le jeune producteur évoque l’«immense cœur» de ce «père spirituel». «Combien de fois il m’a eu calmé!»

Élever des vins et des enfants

La phrase plaira à l’œnologue, qui se voit aussi obstétricien. «La fragilité du bébé quand il pleure et qu’on ne sait pas pourquoi… Il faut comprendre, l’accompagner jusqu’à ce qu’il arrête de téter, qu’il marche.» L’élevage du vin prend le même temps, demande la même attention. Le père de trois enfants et grand-père de neuf petits-enfants s’y connaît en poupons. Quitte à les défendre au-delà de son cercle familial. Il assume d’ailleurs sa position anti-avortement, qu’il déploie parfois dans des courriers de lecteurs: «Je ne juge pas mais je pense que toute vie a de la valeur et qu’il y a d’autres solutions.»

Sa foi chrétienne inébranlable guide cet «enfant de Dieu» au quotidien. Celui qui loue l’Évangile qui lui conseille d’«aimer ses ennemis» concède que «ce n’était pas simple d’être fils de pasteur». Aîné d’une fratrie de quatre, coupé, entre 1 an et demi et 5 ans, de sa mère tuberculeuse exilée à Leysin, il a eu grand peine à «entrer dans le moule» que lui proposait ce père qui troqua l’agriculture pour le missionnariat. «Adolescent, je cherchais à être reconnu, estimé, je prenais des risques, me blessais la tête dans des accidents de vélo… La religion a failli me tuer, et me couper de Dieu.»

C’est pourtant sa foi qui l’aide à surmonter son burn-out, lorsqu’il est renvoyé de Changins car il ne correspond plus aux exigences académiques de la nouvelle direction. «Accepter mon licenciement avec une vision positive m’a permis de m’épanouir dans mon nouveau job d’indépendant», reconnaît-il. Sa foi l’habite aussi dans sa lutte contre un récent cancer. Avec Meya, unique femme de sa vie et mère au foyer, ils ont répété en prière «Après que tu auras souffert un peu de temps, Dieu te fortifiera, te rendra inébranlable» (1 Pierre 5). «La parole, ce qu’on dit, a une puissance immense.» La famille aussi. À son retour d’hôpital, son fils cadet, employé à la Banque mondiale au Sénégal, l’attend à la maison. «Il avait pris une semaine de congé pour me soutenir. J’ai trouvé ça énorme.»

Ramuz et l’amour de la terre

Aux valeurs familiales – «le modèle traditionnel porte de bons fruits» – il ajoute celles du travail, de l’apprentissage, de la responsabilité et de la solidarité, qui le font candidater sur la liste UDC «tendance PAI» de son district pour le Grand Conseil en 2017. «C’est un entier, c’est noir ou blanc! témoigne Philippe Jobin, député UDC, municipal à Échichens et ami. Il aime que les choses avancent, évoluent.» Quitte à parfois être «un peu raide». Mais par-dessus tout, le député agriculteur décrit un «homme droit, fidèle en amitié» et un professionnel qui «aime être sur le terrain».

Philippe Corthay dit que c’est cet amour de la terre qui lui a redonné une assise à l’adolescence. Le petit lopin de vignes qu’il cultive en raisin de table l’équilibre encore. Mais aussi la terre racontée de Giono et Ramuz, découverte grâce à son ancien professeur de français Bernard Leyvraz. «Regardez-moi seulement ces murs si loin que l’œil porte…» déclame-t-il, citant «Le passage du poète». Il s’interrompt, religieux. «Les mots de Ramuz m’ont appris la persévérance, celle qui permet d’atteindre des buts.»

Créé: 20.02.2019, 09h47

Bio

1951
Naît le 28 mars à Genève. Grandit à la ferme de Colovrex (GE).
1969
Entre à l’École d’horticulture de Châtelaine.
1972
Bifurque vers l’École d’ingénieurs de Changins, poussé par l’«œnologue fédéral» Jean Crettenand.
1973
Épouse Meya. Naîtront Alexandre (1975), Aline (1977) et Laurent (1978).
1975
Entre à la Cave de la Côte (Uvavins), deux semaines avant les vendanges de cette année de grêle. Il y prend vite du grade et y reste vingt-huit ans.
1989
Participe à la création du Forum des Hommes, une plateforme évangélique d’échanges et de conférences.
2003
Devient professeur d’œnologie à Changins.
2009
Est renvoyé de Changins. Crée Œnovie, cabinet de conseil qui participe à l’élaboration des vins de 25 caves.
2017
Candidat au Grand Conseil sur la liste UDC.
2018
En août, une IRM lui révèle un cancer du poumon. Opéré en novembre, il va bien!

Articles en relation

Du vin pour «redonner du goût à la Réforme»

Pour marquer les 500 ans de la Réforme, les protestants de La Côte ont eu l’idée de créer une cuvée spéciale. Plus...

Une collection de vins qui a fait bouger La Côte

Viticulture Voilà plus de vingt ans que le chef Bernard Ravet a lancé sa collection Le vin vivant, avec des principes de qualité qui ont essaimé dans tout le canton. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.