D’Ollon à l’Annapurna, elle n’a jamais cessé de grimper

PortraitLa Vaudoise Maude Mathys est devenue l’une des meilleures traileuses du globe. Sans que ce soit une priorité.

Maude Mathys s’entraîne onze ou douze heures par semaine, un volume modéré pour une sportive de ce niveau. Elle passe le reste du temps en famille, dans sa région d'Ollon.

Maude Mathys s’entraîne onze ou douze heures par semaine, un volume modéré pour une sportive de ce niveau. Elle passe le reste du temps en famille, dans sa région d'Ollon. Image: Chantal Dervey

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Il faut imaginer l’aube à Ollon et, au sous-sol d’une maison, deux paires de jambes qui martèlent des tapis de course. L’un défile plus vite que l’autre mais peu importe, «avec mon mari, c’est notre seule solution pour s’entraîner côte à côte». Depuis quelque temps, et peut-être plus que jamais en 2019, il est très difficile de courir à la hauteur de Maude Mathys. Généralement, c’est toutes derrière et elle devant. Comme le 11 août dernier, sur les sentiers mythiques qui séparent Sierre de Zinal. Cinq minutes plus rapide que sa première poursuivante, cinq minutes plus rapide, surtout, que le record de l’épreuve, vieux de onze ans. C’était «un rêve», la ligne manquante d’un palmarès qui donne le mal des montagnes.

Quintuple championne suisse et triple championne d’Europe de course de montagne, la sportive de 32 ans brille cette année sur le plus prestigieux des circuits de trail mondiaux: les Golden Trail World Series. Grâce à ses résultats dans ce «championnat» qui compte six courses prestigieuses, dont Sierre-Zinal, elle disputera ce vendredi la grande finale de l’épreuve au Népal, l’Annapurna Marathon. Prenez 42 kilomètres et assaisonnez-les de 3560 mètres d’ascension.

Celle qui, dans sa jeunesse, s’était essayée au saut à la perche aura finalement atteint les sommets à la force des mollets et parce qu’elle est «capable d’avoir mal», dit-elle. «J’ai un rapport ambigu à la souffrance, j’adorerais m’en passer mais c’est aussi elle qui me permet de progresser.» Elle la consomme modérément pourtant, dans un milieu habitué à se gaver de dénivelé. «Onze ou douze heures d’entraînement par semaine.» Pas tant que ça pour une sportive passée professionnelle en 2018, presque insolent, même, au regard de ses résultats. «Sincèrement, dans 70% des cas, je dois me mettre un coup de pied au cul pour démarrer mes séances.»

«J’ai un rapport ambigu à la souffrance, j’adorerais m’en passer mais c’est aussi elle qui me permet de progresser»

Maude Mathys raconte son sport comme un shoot d’air pur plutôt que comme une addiction. Une activité qui doit «laisser de la place au reste, comme un travail classique». Mais, «maman, tu crois que tu serais meilleure si tu t’entraînais plus sérieusement?» Charlotte a 8 ans et elle pose les questions qui ne fâchent même plus. Maman s’entraîne quand elle peut, «dans un quotidien rythmé par les enfants». Le second s’appelle Timothé (3 ans), il n’analyse pas les performances mais court déjà dans tous les sens. «On aime leur montrer qu’il faut bouger, utiliser son corps pour se déplacer.» Un héritage familial puisque sa mère, assistante en pharmacie, et son père, gérant de fortune, lui ont inculqué «la politesse, la ponctualité, le respect mais aussi l’importance d’être en mouvement, de penser à sa santé».

Son père, qui courait 2 h 30’ au marathon, lui a légué «des fibres musculaires lentes et un fort caractère». À partager avec une sœur, passionnée d’équitation, et un frère qui, quand il n’écrit pas sous le pseudo d’Auguste Cheval, est notamment coursier à vélo à Lausanne. «À 15 ans j’ai un peu pris mes distances avec le sport, pas elle. Aujourd’hui, j’y reviens, et j’ai l’impression de redécouvrir ma sœur, de m’en rapprocher de nouveau, raconte-t-il. J’admire son obstination, sa persévérance, cet équilibre qu’elle a trouvé sur ce socle fait de sport et de vie familiale.»

Écouter son corps et ses envies

Un cocktail bien dosé et «une hygiène de vie rigoureuse», où les journées s’étirent rarement au-delà de 21 h 30. Des moments en cuisine «à tester de nouvelles recettes», d’autres dans les livres, «des romans mais aussi des ouvrages traitant du corps humain, de l’alimentation». Pour elle et pour aider les autres puisque cette ancienne infirmière se verrait bien reconvertie dans le coaching sportif. «Je ne sais pas quand j’arrêterai de courir, j’espère garder un bon niveau jusqu’à 40 ans. Il y a quelques années, je pensais déjà que ça allait devenir difficile et aujourd’hui je continue à battre mes records.» Consciente qu’elle est passée du sport-santé au sport-performance, elle freinera «quand ça ira trop loin, que mon corps commencera à m’alerter». En attendant, elle évoque un quotidien sérieux mais pas de privations. «Je suis une bonne vivante, je mange ma demi-plaque de chocolat tous les jours et c’est aussi ce qui me permet de continuer. J’ai surtout la chance de ne pas aimer l’alcool.»

La jeune Maude n’aimait pas non plus les discothèques. «Elle a un caractère joyeux, heureux mais pas festif ou excessif. Je crois que le sport l’a aidée à prendre confiance, décrit son frère. Elle a gagné en sérénité et trouvé un univers où elle peut se sentir à l’aise en étant humble.» Reste néanmoins une ombre au tableau, datant de 2015. «Je n’arrivais pas à tomber enceinte, on m’a prescrit un médicament qui contenait une substance interdite car dopante. J’ai été naïve, j’avais tellement envie de cet enfant que je n’ai pas été assez vigilante.» Certains de ses résultats seront raturés et il lui arrive encore d’affronter des regards durs. «Depuis, je suis tout le temps sur mes gardes, je refuse les boissons, les bonbons et même les crèmes et lotions que je ne connais pas.»

Il y aura toujours ceux qui attendent qu’elle trébuche et ceux qui pensent qu’elle peut aller encore plus haut. «Je ne ressens pas de pression de la part de mes sponsors (ndlr: qui lui assurent 50'000 francs de revenu annuel) mais plutôt une pression sociale. À chaque course, je suis censée être au top car c’est ce que les gens imaginent.» Et s’il ne fallait en viser qu’une? «Je n’ai plus vraiment de rêve en termes de trophées.» Il y avait Sierre-Zinal et la Patrouille des Glaciers en ski-alpinisme, c’est déjà coché. «Ah si, il y a quand même Tokyo!» Puisque les sommets ont beaucoup donné, reste le plat à dompter.

Maude Mathys vise le marathon des prochains Jeux olympiques. En janvier, elle participera à celui de Marrakech pour tenter d’accrocher les minima et de se qualifier. Et si ça tombe à l’eau? «On verra. Ça doit quand même être bien de vivre des JO.» Comme si toutes les montagnes étaient faites pour être franchies.

Créé: 24.10.2019, 08h59

Bio

1987
Naissance le 14 janvier, à Berne.

2006
Rencontre avec son mari, Jean-Marc, «grâce à qui j’ai commencé la course à pied et le ski-alpinisme».

2011
Naissance de Charlotte.

2012
Quitte son job d’infirmière et commence sa carrière sportive.

2014
Premiers podiums internationaux en ski-alpinisme.

2016
Naissance de Timothé.

2017
Stoppe le ski-alpinisme.

2018
Quitte le BCVs Mount Asics Team et devient sportive d’élite.

2019
Devient championne d’Europe de course de montagne pour la troisième année d’affilée, remporte Sierre-Zinal pour la première fois et participera à la grande finale des Golden Trail World Series, le 25 octobre, au Népal.

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