L'ancienne petite fille milite pour que les enfants jouent

Raymonde CaffariA 76 ans, l’ex-cheffe du Service lausannois de la jeunesse et des loisirs s’active pour desserrer l’étau de l’«entreprise éducative».

Raymonde Caffari

Raymonde Caffari Image: Florian Cella

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A 8 ans elle aurait volontiers été reine du monde, mais ne comptons pas sur elle pour tresser ses propres couronnes. Raymonde Caffari, née Viallon, est le pur produit d’une éducation protestante reçue dès les années 1940 dans un patelin du pied du Jura vaudois. Surtout, ne pas se mettre en avant. Rester digne et bienséante. Elle se dévoile donc au compte-gouttes, aimable, mais tout en retenue. Inutile d’insister, elle ne lâchera pas le nom de son village natal, ni ne s’étendra sur sa vie privée. Qui cela pourrait-il intéresser?

C’est pourtant dans l’intimité de son intérieur qu’elle nous reçoit, à Ouchy. Son élégant appartement est si bien rangé qu’on la croirait en visite chez elle. Chaise Hill House de Mackintosh, fauteuil cube Le Corbusier, même le canapé a des raideurs de banc d’église: «C’est pour ça que je le tolère. Le laisser-aller, ce n’est pas mon truc. Je suis bien trop petite pour m’étendre sur une chaise longue.» Premier trait d’humour, premier rire espiègle d’ancienne petite fille.

Au fil de la conversation, Raymonde Caffari se révélera aussi sérieuse et fantasque que le jeu spontané des enfants, une activité en péril qu’elle défend depuis plusieurs décennies contre les méfaits de ce qu’elle appelle «l’entreprise éducative». Ecrit il y a près de trente ans, son livre intitulé Pour que les enfants jouent, fruit de deux études dans des structures d’accueil de l’enfance, reste d’une telle actualité qu’il vient d’être réédité (éd. LEP). «Que ce soit dans le cadre familial ou dans les garderies, le peu d’espace laissé au jeu libre reste un problème. On a tendance à trop vouloir apporter aux enfants. Il y a une pression de la société toujours plus forte pour leur apprendre le plus tôt possible tout un tas de choses prétendument utiles pour plus tard. Plutôt que de laisser l’enfant faire les expériences qui l’intéressent et qu’il est capable de maîtriser, on le confronte à des tâches imposées, ce qui le rabaisse. Dans le jeu, on est libre, on n’a pas besoin d’être petit. On peut être une princesse, si tel est notre bon plaisir.»

«Le jeu est un moment où l’enfant est libre, dégagé de la pression des adultes et de l’école. Dans le jeu, on n’a pas besoin d’être petit. On peut être une princesse, si tel est notre bon plaisir.»

Raymonde Caffari parle avec douceur et fermeté. Mais l’agacement pointe face à l’aveuglement éducatif des adultes: «Le gros malentendu, c’est l’idée qu’il faut aller vite, que la précocité est fantastique, alors qu’elle n’est aucunement prédictive de jusqu’où ira l’enfant. On veut tout lui enseigner de peur qu’il ne sache rien, on le dépossède alors qu’il est parfaitement équipé pour apprendre par lui-même. Dans un milieu bienveillant où l’adulte s’intéresse de façon non intrusive à ce qu’il fait, le jeune enfant va acquérir une foule de compétences en explorant son environnement proche. Faisons-lui confiance, laissons-le flâner, observer, toucher, bouger, questionner. Jouer est un besoin absolu, essentiel à la construction de soi.»

A 76 ans, vingt ans après avoir fait valoir ses droits à la retraite, l’ancienne cheffe du Service lausannois de la jeunesse et des loisirs continue de faire autorité dans son domaine. Chercheuse et théoricienne, elle a levé le pied sans jamais cesser d’enseigner, de donner des conférences, d’écrire et de publier des ouvrages spécialisés – dans le droit fil de l’approche développée par la pédiatre hongroise Emmi Pikler, sa grande référence. «Raymonde Caffari a été une enseignante de premier ordre, se souvient Claude Pahud, fondateur de l’Ecole d’études sociales et pédagogiques, qui l’avait engagée dès sa sortie de l’université en 1964. Elle en imposait par ses connaissances, ses convictions, la clarté de son argumentation et son sens aigu de l’écoute. C’est une bosseuse d’une brillante intelligence qui a joué un rôle déterminant dans le développement de la formation. Elle a su conférer du prestige aux métiers de la petite enfance.»

La révolte tranquille

Au fait, à quoi aimait jouer la future pédagogue? A la poupée, évidemment. «Je les soignais comme des bébés, mais ce que préférais, c’était leur faire l’école. Le jeu symbolique s’appuie souvent sur la réalité et ma mère était institutrice.» C’est d’ailleurs à cette carrière que sa famille l’avait naturellement destinée. Elle était bonne à l’école, elle irait à l’Ecole normale. C’était mal la connaître. A 13 ans, la petite phrase d’un jeune pasteur lâchée à ses catéchumènes comme une vérité irréfutable la révolte: «Aucun d’entre vous ne fera d’études universitaires.» Il allait bien voir! «J’étais une rebelle discrète, je n’ai rien dit. J’ai sagement attendu le bon moment.»

Cette fillette à la révolte tranquille, très tôt indignée par toutes les formes d’injustice, allait aussi devenir militante au Parti ouvrier et populaire (POP). «Une militante médiocre, s’empresse-t-elle d’ajouter. Vous pouvez me mettre devant un auditoire de 300 personnes, cela ne me dérange pas. Mais il m’a toujours été difficile de battre le pavé et d’entrer en contact avec des gens que je ne connais pas.»

La guerre d’Algérie éveille sa conscience politique. Elle lit les journaux, écoute, s’intéresse au marxisme: «Dans l’ardeur de mes 20 ans, je me suis dit: c’est la réponse! Maoïstes et trotskistes me faisaient peur, je les trouvais trop péremptoires. J’étais quelqu’un du doute, les certitudes me rebutaient. Marx, par contre, continue de me convenir assez bien.» Ses anciens camarades de parti lui vouent une profonde amitié et admiration. «Elle a été une conseillère communale et une députée très active, relève Marianne Huguenin. Elle a rempli ses fonctions avec pertinence et humour. Il en fallait une bonne dose pour être trésorière du POP!» Josef Zisyadis salue sa contribution déterminante dans la formation des militants: «Jamais dogmatique ou doctrinaire, toujours ouverte et en recherche, elle gardait les pieds sur terre et nous aidait à prendre de la distance face à des théories surfaites.» Le politicien souligne aussi son «incroyable» fidélité: «Elle est toujours présente dans les coups durs. Quand on a été éjectés du Conseil communal de Lausanne en 1985, pendant quatre ans, elle est venue à toutes les séances comme auditrice. On n’était pas là, mais on était là quand même, et on avait des choses à dire!»

Vieillir? La belle affaire! Pour Raymonde Caffari, femme curieuse et sans peur, l’expérience se révèle agréable: «Tout ce qu’il peut y avoir de rugueux disparaît. Les gens sont gentils avec les vieilles dames. On ne menace plus personne. On se tourmente aussi moins pour des bêtises.» (24 heures)

Créé: 27.10.2017, 10h59

Bio express

1941 Raymonde Caffari voit le jour le 16 mai, six ans après sa sœur, dans un petit village du pied du Jura vaudois. Sa mère est institutrice, et son père employé de banque et boursier communal. 1960 Elle découvre la vie à Lausanne et à l’université, où elle fait des études de sciences sociales et de sciences pédagogiques. 1964 Double licence en poche, elle débute son travail d’enseignante à l’Ecole d’études sociales et pédagogique créée par Claude Pahud. 1968 Naissance de sa fille Marie. 1971 Naissance de sa fille Gabrielle. 1990 Elle est nommée cheffe du Service de la jeunesse et des loisirs de la ville de Lausanne. Un poste qu’elle occupera durant sept ans. 1998 Début de sa vie libre de jeune retraitée. 2002 Elle devient grand-mère et sera très présente dans la vie de ses trois petites filles.

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