L’antihéros mélomane qui cultive l’humilité, mais avec culot

PortraitDirecteur d’un centre de loisirs pour seniors à 27 ans, Damien Schmutz, féru de Goldman et agent d’artiste qui s’ignore, brille d’une richesse intérieure rare.

Enfant de La Tour-de-Peilz, Damien Schmutz peine à envisager sa vie ailleurs. Depuis quelques mois, il s’est installé dans le site enchanteur du port.

Enfant de La Tour-de-Peilz, Damien Schmutz peine à envisager sa vie ailleurs. Depuis quelques mois, il s’est installé dans le site enchanteur du port. Image: CHANTAL DERVEY

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La voix de Damien Schmutz se résume à un souffle et il faut régulièrement lui demander de répéter. Le natif de Vevey semble embarrassé dans le salon feutré du café de l’Hôtel des Trois Couronnes. Limite à se demander ce qu’il fait là. Cela ne veut pas dire que l’exercice lui déplaît. Ce grand timide aime soigner le mal par le mal, comme lors de ses anciens cours d’improvisation chez Benjamin Cuche. Mais il reste du boulot, à le voir cultiver – probablement trop – son humilité naturelle: «J’aime mieux écouter que causer de moi. Je me dis qu’il y a tellement mieux à raconter sur d’autres personnes, non?»

Alors c’est vrai, Damien Schmutz n’a pas gravi l’Everest sans assistance respiratoire ou traversé l’Atlantique à la rame. Son aventure humaine à lui, il la vit au quotidien au Centre de loisirs pour seniors L’Escale, dont il est devenu directeur à 27 ans – il en a aujourd’hui 36 –, au cœur de son bourg d’origine de La Tour-de-Peilz. «Je suis un vrai Boéland. Je suis parti trois ans, mais je n’ai pas supporté.»

On a vu des plans de carrière plus exotiques. Lui s’éclate à dépoussiérer le concept de lieu de rencontre pour aînés – un terme qu’il a en horreur – et faire la nique à la routine. D’où les soirées speed dating pour plus de 60 ans qui ont fait le buzz en 2018. Et les concerts et conférences de prestige à la salle des Remparts aussi: Hugues Aufray, Eugène Chaplin, Alain Morisod, Claude Nicollier et René Prêtre, deux fois en trois mois cette année, excusez du peu. Il faut dire qu’il a su, au fil des ans, garnir avantageusement son répertoire téléphonique, notamment lors d’un mandat d’«improvisateur» sur le plateau RTS des «Coups de cœur d’Alain Morisod». Damien Schmutz, c’est l’antihéros par excellence, le gars lambda au grand cœur qui donne le meilleur de lui-même pour ce à quoi il tient, dans l’ombre et sans rien attendre en retour.

En duo avec son idole

Ce n’est pas un hasard si la description colle assez bien à son idole de toujours, Jean-Jacques Goldman, vedette indémodable qui a toujours fui autant que possible les projecteurs. «Je suis le dernier d’une famille de quatre enfants, et ma grande sœur était accro, explique Damien. J’avais 13-14 ans, je sortais de ma phase Henri Dès. Ça a été un coup de foudre. D’abord pour les mélodies, plus tard pour les textes.» Grâce à «JJG» et internet, l’ado solitaire se sociabilise. Avec certains de ses amis, il crée Traces, un club de passionnés. Pas de «fans», attention! «Je déteste cette notion. Je n’ai jamais eu de poster ou crié son nom. Sa personnalité, à la limite, je m’en fous.» Cela ne l’a pas empêché de partager un moment rare avec son artiste fétiche: «Lors d’un karaoké caritatif à Marseille, en 2011. Il a invité quelqu’un à se lancer et j’ai saisi ma chance. Je chantais «Comme toi» avec mon idole devant 200 personnes! Je n’en revenais pas.»

C’est ce même culot qui lui a valu de rencontrer l’autre artiste indissociable de son parcours de vie: Jaël, l’ex-chanteuse du groupe suisse à succès Lunik. «Ses textes ont toujours résonné avec l’actualité de ma vie. Du coup, je me suis senti un peu redevable, et c’est pour cela que je la produis en Suisse romande depuis quelques années. Jaël, c’est un peu comme une grande sœur.» Une estime réciproque: «À chaque fois que Damien me parle d’un nouveau projet avec ses yeux pétillants, j’admire son dévouement et ses idées, dit de lui la Bernoise. Son travail n’est jamais centré sur lui-même et trouve toujours son origine dans le plaisir de partager, de redonner quelque chose au monde. Les gens comme lui sont rares.» Aurait-il manqué sa vocation d’agent artistique? «Non, si je le faisais tout le temps, je péterais les plombs», assure l’intéressé. «Bonjour Maître» Ce dernier aime à se rappeler que son parcours professionnel a démarré par un apprentissage de commerce dans le bureau d’un avocat veveysan: «J’avais 15 ans et je lui ai dit: «Bonjour monsieur.» Lui m’a répondu: «Non, ici c’est bonjour Maître.» J’ai adoré ce personnage. En un jour, j’ai su que l’école était finie. Il m’a appris la conscience professionnelle.»

Mais le monde de la justice lui paraît vite redondant. «J’aspirais à devenir animateur pour jeunes, mais je n’ai pas trouvé de place. Du coup, j’ai fait animateur pour vieux», rigole-t-il. Dans un EMS de la région, en l’occurrence, durant neuf ans. «Et grâce à «24 heures». Le jour de l’embauche avait paru un article sur notre association Traces. Le RH était un fan de Goldman, on en a discuté durant tout l’entretien. La seule chose en lien avec le poste a été la dernière phrase: «Tu commences lundi.» En 2009, il débarque à L’Escale, diplôme d’animateur en psychogériatrie en poche. «Dès l’entretien, j’ai dit au directeur que je serais intéressé à reprendre son poste s’il partait.» Une année plus tard, le responsable a su s’en souvenir. Et voilà que l’audace paie à nouveau! Il le faut, tant Damien Schmutz croit sentir au plus profond qu’il n’y a pas une minute à perdre: «Je suis persuadé depuis longtemps, pour une raison que je ne m’explique pas, que je mourrai jeune.»

Malgré son altruisme, Damien Schmutz reste un grand solitaire dans l’âme qui ne boude pas son plaisir de s’exiler le temps d’un week-end dans le chalet familial de Champéry. Ce n’est que pour mieux revenir au plus près de ceux qu’il aime dans une quête viscérale d’affection, admet ce célibataire. «Cela vient peut-être du fait que dans le ventre de ma maman, nous étions deux avec ma sœur, mais que je suis arrivé seul. Il en a résulté un manque qui m’a bloqué à certains moments de ma vie.» Pas mal comme confidences venant de quelqu’un qui rechigne à se livrer.

Créé: 09.10.2019, 08h21

Bio Express

1983 Naissance le 9 juin à Vevey, originaire de La Tour-de-Peilz, qu’il ne quittera jamais: «J’ai essayé trois ans, je suis revenu.»

2001 Obtient son CFC de commerce au terme d’un apprentissage dans le cabinet d’avocat Sulliger.

2006 Diplôme d’animateur en psychogériatrie.

2009 Est engagé en tant qu’animateur au centre de loisirs pour seniors L’Escale, dont il devient directeur un an plus tard. Commence à écrire des sketchs pour la Revue de La Tour-de-Peilz, aime ça et le fait pendant dix ans.

2010 Fonde l’ImprOvisible, un festival d’improvisation.

2011 À Marseille, lors d’une soirée caritative, il chante en duo avec son idole de toujours, Jean-Jacques Goldman. «Nous avons interprété le titre Comme toi. Je n’en revenais pas!»

2014 S’occupe des concerts en Suisse romande de la chanteuse Jaël, dont il est un grand admirateur et qui devient une amie proche.

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