L’archéologue qui rêve La Tour-de-Peilz en référence mondiale du jeu

PortraitUlrich Schädler Passionné de foot et de musique, l’Allemand est arrivé en Suisse en 2002 pour prendre la direction du Musée suisse du jeu.

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Dans le bureau d’Ulrich Schädler, la cible à fléchettes apposée au mur a valeur de toile de maître. Et le clin d’œil de message: le jeu a bien plus à dire de l’homme et de la société qu’il n’y paraît.

L’Allemand, 60 ans en mars mais sans les paraître, directeur du Musée suisse du jeu de La Tour-de-Peilz, est devenu une référence internationale. Et la société Board Game Studies (littéralement «Études des jeux de plateau»), dont il est l’un des membres fondateurs, fait autorité avec son colloque annuel. «Il est devenu le plus important du monde consacré au jeu. La société édite même une revue et elle a contribué à dynamiser la recherche. Il n’y a rien qui s’écrive en Europe sans l’un de nos membres.» Dernier exemple en date, le Vaudois d’adoption s’est retrouvé, début décembre, dans une tombe du IVe siècle à Poprad, en Slovaquie: «Ils voulaient mon avis sur un plateau de jeu en bois superbement conservé, à côté duquel on a trouvé six pions romains. C’est le seul jeu de l’Antiquité aussi bien conservé au nord des Alpes. D’habitude, on trouve des traces, des fragments, mais là, un plateau complet, imaginez!»

L’homme a la prestance de l’académicien, un air pince-sans-rire. Ses phrases sont souvent ponctuées de «n’est-ce pas?» et rythmées par son accent tout germanique. Mais son allure d’intellectuel bon teint relève davantage d’un effet de style que d’une marque de ses origines. L’archéologue de formation est au contraire issu d’une famille modeste de la région de Francfort. Un papa droguiste, une maman vendeuse: «Adolescents, ils ont vécu les bombardements alliés. Après la guerre, ils se sont retrouvés avec leurs seuls vêtements.»

Ulrich Schädler naît à Offenbach: «Je suis le seul sur plusieurs générations à ne pas être né à Francfort, la grande rivale voisine. En 250 ans, je suis aussi le premier de la famille à avoir fait des études. Au vu de nos origines prolétariennes, c’était très important pour nos parents que nous suivions une bonne éducation.»

Ce beau parcours connaît vite deux drames coup sur coup en 1977: «À 19 ans, trois semaines avant mes examens de maturité, j’ai perdu mon papa, puis six mois plus tard ma maman. J’ai été complètement bouleversé. Je me suis retrouvé en charge de mon frère de 13 ans, en jonglant entre la fin de mon service militaire et mes études. Il a fallu, disons… s’organiser», explique-t-il visiblement encore ému à l’évocation du souvenir. S’ensuit une période difficile, doublée d’une crise d’orientation. «Je me destinais à l’architecture, mais j’ai vite compris que j’étais trop mauvais en dessin. J’ai alors commencé l’archéologie à l’Université de Francfort. Mon professeur de confiance, Hans von Steuben, m’a alors conseillé d’aller à Rome. J’ai pris un cours d’italien et j’ai fait mes valises durant l’année 1984. Cette période de deux ans a fortement influencé ma vie, avec des amitiés durables. Je ne me suis jamais senti aussi Allemand qu’en Italie.» La connexion avec le jeu intervient en 1990: «Après mes études, j’ai fait un apprentissage dans le Musée archéologique de Xanten (ouest de l’Allemagne). La médiatrice culturelle m’a demandé de revoir une brochure sur les jeux antiques.» L’archéologie, le jeu: l’homme a trouvé sa voie. Reste à pouvoir en vivre… «Ce furent des années terribles, vécues sans savoir si je pourrais payer mon loyer. Ce fut du chômage, des contrats à durée limitée et… du chômage. J’étais sur le point de laisser tomber l’archéologie quand j’ai reçu un coup de téléphone de Xanten en 1999 pour plancher sur le concept du nouveau musée. C’est un bagage qui m’a servi au moment de postuler au Musée suisse du jeu.»

L’Allemand découvre la cour du château de La Tour-de-Peilz en 1996: «J’ai trouvé le lieu époustouflant. Quelle place de travail fantastique, me disais-je. J’y suis revenu en 2001 en marge d’un colloque. Peu après, j’ai appris que le musée cherchait quelqu’un pour le réformer.»

Depuis 2002, Ulrich Schädler œuvre à transformer ce qui était «un musée isolé» en un centre de référence du jeu ouvert sur le monde. Il sollicite des crédits européens. Favorise des événements autour des jeux et de leurs créateurs. Travaille à un projet d’antenne alémanique sur le lac de Constance. «Il faut comprendre que cette institution est unique au monde. Elle est dotée d’une collection remarquable. Je veux la positionner comme un musée d’histoire culturelle du jeu. J’ai envie d’instaurer un dialogue vers l’extérieur plutôt qu’un monologue.»

Hors du musée, Ulrich Schädler s’amuse de bien d’autres choses. Sa passion du football le ramène régulièrement sur ses terres d’origine en grand fan de l’Eintracht Francfort. Depuis 2003, il entreprend une fois par an un camp d’«équitation western» au Texas. Une sorte de thérapie: «Mon père avait un cheval qui m’a fait vivre de très mauvaises expériences. J’en ai développé une phobie. J’ai renoué avec le plaisir de monter au Canada, avec des chevaux plus petits, plus relax. Celui de mon père était très nerveux. Un oiseau, un papillon, et il partait au quart de tour.»

D’outre-Atlantique, il a également ramené une affinité avec la musique country, même s’il joue d’un instrument depuis très jeune. «J’aime surtout la guitare, j’en ai cinq chez moi, des six cordes, des douze cordes. Je joue surtout du rock, de l’american folk, de la country. J’ai joué dans quelques groupes. Un jour de 2013, l’épouse d’un ami musicien m’a dit qu’il fallait fêter les 40 ans de la première apparition de Pearl Harbor, notre groupe du collège. C’était une fête fantastique. Nous avons déjà programmé celle de 2023.» (24 heures)

Créé: 26.01.2018, 10h29

Bio

1958 Naît le 24 mars à Offenbach et non à Francfort, la grande voisine, où toute sa famille a vu le jour depuis des générations.

1977 Perd son papa, puis sa mère six mois plus tard, et se retrouve seul avec son frère de 13 ans.

1982 Rencontre le professeur d’archéologie Hans von Steuben à l’Université de Francfort, qui lui conseille de partir à Rome: «Deux années qui ont fortement influencé ma vie.»
1989 Rencontre Hans-Joachim Schalles, directeur du Musée romain de Xanten. C’est là qu’il se découvre la passion de l’histoire du jeu et devient un spécialiste dans le domaine.

1999 Alors qu’il hésite à abandonner l’archéologie, le même musée de Xanten le recontacte pour travailler sur un nouveau concept.

2002 Le 1er décembre, il arrive à La Tour-de-Peilz pour prendre la tête du Musée suisse du jeu.

2010 Il est distingué en recevant le Mérite de La Tour-de-Peilz.

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