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L’armailli vaudois trouve l’émotion sur scène et dans les champs

Nicolas Flotron est le seul Vaudois qui chantera le «Ranz des vaches» lors de la Fête des vignerons 2019. Il est agriculteur à Forel et ténor de comédie musicale.

Nicolas Flotron, agriculteur à Forel, s'épanouit aussi bien parmi les vaches que sous les projecteurs.
Nicolas Flotron, agriculteur à Forel, s'épanouit aussi bien parmi les vaches que sous les projecteurs.
Patrick Martin

Le début du rendez-vous, on le passe à courser «Mandarine». La belle rousse ne veut pas se laisser faire. Elle préfère l’herbe grasse aux flashs du photographe. Las! Nicolas Flotron, qui voulait partager la vedette avec sa vache préférée, n’insiste pas. Le bovin retors restera flou. À son éleveur la lumière!

Ils seront onze sous les projecteurs, lors de la prochaine Fête des Vignerons, au moment d’entonner le «Ranz des vaches». Particularité de l’agriculteur de Forel (Lavaux), c’est le seul armailli vaudois. «Quand j’ai ouvert la lettre qui m’annonçait que j’étais pris, l’émotion était au rendez-vous! On était 42 au départ et j’avais peu de chances avec tous ces Fribourgeois…» Nicolas Flotron est donc d’autant plus honoré d’enfiler le bredzon pour donner du «Lyoba». «Il y a quelque chose de magique avec ce chant, il provoque une sensation très forte auprès de tout public.» La chair de poule envahit nos avant-bras quand il en parle. On peut entendre? «Sur scène, oui, c’est fait pour ça. Mais sinon, il faut que je sois seul pour que je me mette à répéter des bouts.»

De la fanfare à «Notre-Dame de Paris»

Cela fait pourtant vingt ans que le jeune homme s’est mis à chanter. «J’avais 14 ans quand «Notre-Dame de Paris» est sorti. Je savais tout par cœur, chantais en boucle dans ma chambre!» D’autant que la partition de Cocciante est faite pour sa voix de ténor, dont on découvre les contours au gré de ses éclats de rire, qui «ridulent» joliment le coin de ses yeux clairs. Cela fait plus longtemps encore que le jeune homme est musicien. Un talent hérité par Nicolas et ses frère et sœur de leurs parents, tous deux musiciens d’harmonie. «À 8 ans, mon père nous a dit: «Vous allez commencer la fanfare!»

Nicolas en remercie encore Daniel, son préfet de père, aujourd’hui. Comme lui, il a choisi l’euphonium. Le cuivre l’a accompagné dans sa première participation à la Fête, en 1999, dans les cortèges. Mais l’instrument aura surtout été témoin du «grand changement» dans la vie du musicien: «Je devais remplacer un ami dans l’orchestre qui accompagnait la classe de chant comédie musicale du Conservatoire de Lausanne. Pendant la répétition, je n’ai pas vraiment joué, tellement j’étais fasciné par les chanteurs.» En rentrant, il écrit à l’institution au milieu de la nuit pour savoir si, à 28 ans, il n’est «pas trop vieux» pour commencer. Auditionné, il est pris directement en niveau 2.

Sa professeure, Brigitte Annoff, dit de sa voix qu’elle est «sonore, profonde, ronde». Pour elle, le ténor sera parfait en armailli. «C’est une situation win-win! Ce rôle lui va parfaitement: Nicolas représente cette culture, la tradition et le métier.» Et s’il jouit aujourd’hui d’une petite notoriété – «Ma maman collectionne les articles qui parlent de moi, elle a même dit à la kiosquière que son fils chanterait le «Ranz des vaches» à la Fête!» – sa professeure insiste: «Nicolas n’a pas choisi le chant pour devenir célèbre. Son désir de s’exprimer est le plus important. Quand peut-on dire ses émotions dans la vie d’agriculteur, dans ses moments difficiles? Sur scène, on peut lâcher, pleurer, être amoureux, crier, oublier la réalité parfois rude… C’est beaucoup de travail artistique, mais une sacrée ressource.»

En effet, Nicolas Flotron ne quittera pas sa ferme pour tenter sa chance à Londres ou à New York, où il s’est rendu les rares fois qu’il est parti en vacances. «Ça a toujours été clair que je serais paysan, que je travaillerais avec la nature. Je ne sais pas si un autre métier me procurerait autant d’épanouissement.» Ce qu’il recherche, c’est un équilibre entre l’agriculture et le chant. «C’est gratifiant d’être applaudi, mais aussi d’avoir le retour des clients au marché de Vevey sur mes tulipes ou mes cerises!»

Stéphanie Grimm, responsable de la formation initiale des agriculteurs chez ProConseil, qui le côtoie à la commission de qualification agricole et comme expert à l’école d’agriculture de Grange-Verney, confirme: Nicolas Flotron est bien dans ses bottes de fermier. «Il a tellement de plaisir à nous raconter quand ses cultures poussent, c’est un rayon de soleil! Il a continuellement adapté son domaine – passant des vaches laitières aux allaitantes par exemple – il forme des apprentis, est dynamique et efficace comme expert bilingue (ndlr: il a fait son apprentissage en Suisse allemande), alors que plus d’un aurait bâché à sa place…» Partis il y a quatre ans à trois associés dans la reprise des domaines fusionnés de leurs pères, ils ne sont plus que deux aujourd’hui. Et le papa, préfet depuis 2016, n’aide plus autant à la ferme.

Les arbres en souvenir

Levé à 4 h 40 les jours de marché, à 6 h les autres «parce que sinon on ne fait rien», Nicolas Flotron ne s’en plaint pas. Mais il n’a pas beaucoup de temps pour ses loisirs. Fan absolu des «Misérables», il l’a «vu mais pas lu». «Je n’ai pas l’esprit assez libre pour lire, je regarde la télé…» avoue-t-il un peu coupable, pointant son home cinéma. Des films fantastiques ou policiers, mais aussi des séries comme «Once Upon a Time», où les héros de contes de fées se retrouvent dans la vraie vie. Un scénario qu’il avoue peu «profond», comme souvent dans les comédies musicales. «L’histoire m’importe moins que les émotions, c’est vrai. Mais les personnages sont super. Et j’adooore le prince charmant!» Le clin d’œil du célibataire, qui a avoué à ses parents il y a sept ans qu’il n’aurait jamais ni femme ni enfants, est joyeux. «Si je laisse un souvenir de mon passage sur cette terre, ce que j’aimerais, ce sera sans doute au niveau professionnel: j’ai planté des arbres, j’en ai greffé, ils me survivront.»

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