L'art de s'arrêter pour regarder les ombres passer

PortraitÉprise des jeux de lumière, l’artiste lausannoise Eliane Gervasoni ouvre son atelier au public ce week-end dans le cadre d'Aperti

Eliane Gervasoni dans son atelier, devant la presse taille- douce qu'elle utilise pour le tirage de ses estampes contemporaines.

Eliane Gervasoni dans son atelier, devant la presse taille- douce qu'elle utilise pour le tirage de ses estampes contemporaines. Image: FLORIAN CELLA

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Elle tutoie d’emblée, pose gaiement derrière son impressionnante presse noire. Éliane Gervasoni actionnera son outil de travail sous les yeux des curieux ce week-end dans le cadre d'Aperti, les journées portes ouvertes des ateliers d’artistes lausannois.

Le sien se cache au rez de sa petite maison, le long d’un chemin bucolique. Un univers en noir et blanc (souvent) où dialoguent les formes géométriques. Sur le papier immaculé fait à la cuve – son support bien-aimé – le gaufrage trace des creux délicats, des ombres changeantes et de subtils jeux de lumière. Après une incursion dans l’univers du dessin, Éliane Gervasoni a repris le chemin de la gravure. «Au premier tirage, je me suis dit: ah mais oui, c’est ça qui me rend heureuse!» Découper des plaques, encrer, chercher la bonne pression et retourner le papier, enfin, pour découvrir le résultat en frissonnant. «Ça a quelque chose de magique.»

Artiste protéiforme, Éliane Gervasoni est donc revenue à ses premières amours, cette gravure qu’elle découvre un peu par hasard en 1996. À l’époque, la jeune femme se remet en question. On la dit dans la lune, pas tout à fait là… Elle se sent décalée. Quelque chose lui manque, mais quoi?

La révélation a lieu dans un cours de gravure. «J’ai enfin trouvé mon équilibre quand j’ai pu faire de l’art. Ça m’a ouvert les yeux sur le monde. C’était en moi. J’avais enfin les deux pieds sur terre. Depuis, je suis plus en accord avec moi-même. Quand on ne s’occupe plus de ce qu’on attend de nous, on abolit les frontières. L’art est essentiel pour moi. Je ne pourrais pas lâcher, même si c’est difficile d’en vivre. Je vois les gens qui mènent une vie qu’ils ne veulent pas vivre. Ça fait des ravages.»

Dès 1999, Éliane Gervasoni se consacre à la création, couplée avec des mandats de communication dans le monde de l’art, du design, du théâtre, de la musique ou du cinéma.

«J’essaie toujours de voir le beau. Je peux m’enfoncer mais je me relève»

On ne doute pas que la Vaudoise soit à l’aise partout. Rêveuse, contemplative et sensible, elle s’épanouit aussi en société. Éliane Gervasoni, c’est une vraie présence, des yeux très bleus, des cheveux noir corbeau et un sourire rehaussé de rouge. «C’est comme si la lumière s’allumait quand elle entre dans une pièce», relève une connaissance. «Elle est solaire, confirme Sabrina Sabbatini, une amie de longue date. Quelle joie de vivre! Un bonheur de femme, vraiment.» «Elle est très positive, très enthousiaste, admire une autre amie proche, Patricia Lunghi. Ça frôle parfois la naïveté. Elle ne voit que le bon côté des gens.» «J’essaie toujours de voir le beau», confirme l’intéressée. D’aucuns relèvent aussi un poil de narcissisme et une tendance à la mélancolie.

Un village trop petit

Cette grande curieuse grandit dans un village bâlois trop petit pour elle. Quand Éliane Gervasoni débarque à Lausanne au début des années 80, elle hante la médiathèque et les expos, avide de tout voir. Elle se fait une place en tant qu’attachée de presse dans la distribution de films, mais décide de tout plaquer pour suivre son futur ex-mari, médecin aux Seychelles.

«Je me demandais si je pourrais vivre sans cette effervescence culturelle: les sorties, le cinéma, le Festival de Cannes, le théâtre… Eh bien, j’ai été profondément heureuse au milieu de cette nature luxuriante, à m’émerveiller tous les jours devant un ciel d’un bleu toujours différent. Et puis avoir du temps, c’est tellement précieux.» La dame étant fâchée avec l’hiver, elle rayonne sous le climat des Seychelles. Elle se marie là-bas et donne naissance à son fils David. Après deux ans au chaud, la petite famille file à Londres et retrouve «toute la culture à nos pieds». Le retour en Suisse, un an plus tard, marquera ses débuts dans la création.

Entre deux rires sonores et deux cigarettes Vogue, Éliane Gervasoni évoque ses nombreux voyages. Son séjour au Japon, il y a quatre ans, l’a marquée au fer rouge. «Une grande émotion artistique. On est dans l’épure, dans l’essentiel. Ça m’a fait un bien! Rien ne nous encombre. On peut respirer, on a toute la liberté d’être. J’adore ça. Je m’envole.» Où qu’elle aille, la touriste va à la rencontre des artisans locaux, traînant des heures dans les fabriques de laques en Birmanie, par exemple. «J’adore voir comment les autres travaillent.» Elle parle avec admiration de l’œuvre de l’artiste conceptuel Sol LeWitt, des performances musicales silencieuses de John Cage et de l’architecte Louis I. Kahn, «le maître de la lumière».

Aller nulle part, et lentement

«Darkness light darkness light darkness», lit-on sur un mur de son atelier. Éliane Gervasoni aime la lumière et les ombres, donc, et aussi la lenteur, le silence et la notion d’infini – «parce qu’il n’y a pas de fin, justement, et qu’on peut être qui on veut, s’inventer». Elle nous présente fièrement «Slowly nowhere», son livre méditatif qu’elle a pensé comme «une balade zen». «J’aime qu’on puisse être dans une dimension de bien-être, de légèreté, presque d’apesanteur. Il faut souffler, s’arrêter, prendre le temps de voir, même une petite ombre. J’ai besoin de ce temps en suspens. Je le trouve dans mon atelier.»

Créé: 17.05.2019, 09h16

Bio

Naissance à Bâle, on ne saura pas quand. Grandit à Gelterkinden (Bâle).

1983 Arrivée à Lausanne.

Dès 1986 Attachée de presse dans la distribution de films.

1990 Séjour de deux ans aux Seychelles pour suivre son (futur ex) mari médecin. Son fils David naît là-bas.

1993 Naissance de sa fille Laura à Londres.

1996 Débute une formation de gravure en taille-douce.

1999 Reçoit le prix du 19e Mini Print International à Cadaques (Espagne) et se consacre entièrement à son art.

2002 Ouverture de son atelier de gravure à Lausanne. Expose régulièrement en Suisse et à l’étranger.

Dès 2006 Mandats d’attachée de presse, notamment pour Aperti, l’ouverture annuelle des ateliers d’artistes lausannois.

Jusqu’au 23 juin 2019 Expo d’estampes «Perception des possibles» à l’Abordage, Saint-Sulpice.

18 et 19 mai 2019 Ouverture de son atelier avec démonstration de tirage d’estampes dans le cadre d’Aperti.

La richesse artistique lausannoise côté atelier

Portes ouvertes

Plasticiens, photographes et sculpteurs proposent pour la 13e édition d’Aperti



Oui… ils sont tous à Lausanne! Ces signatures de la jeune scène contemporaine que Paris, Londres ou New York convoitent et exposent, ces autres, déjà bien installées et auréolées de plusieurs prix cantonaux ou nationaux, tous exercent leur sensibilité et travaillent leur singularité dans un petit coin de Lausanne, Renens, Prilly ou Lutry. Et tous ont choisi d’ouvrir au public cette part très intime de leur œuvre, témoin de leurs recherches, de leurs doutes, de leurs enthousiasmes.

L’occasion est belle, fort généreuse et, depuis treize ans, elle revient une fois par année à l’enseigne d’Aperti comme le témoignage d’une pluralité dynamique en plus d’être la radiographie d’une scène très active que d’autres villes pourraient bien envier à la capitale vaudoise.

Des traces de Catherine Bolle menant à l’infini à l’esthétisme saisissant de Matthieu Gafsou, des montagnes taillées dans l’énergie par Éric Martinet aux géométries dictées par la couleur de Claude Augsburger, la balade d’un atelier à l’autre promet autant d’émotions que de rencontres. Le périmètre à quadriller aussi large géographiquement que vaste techniquement. Marie-José Imsand travaillera sur des monotypes à l’huile sur papier de Chine, Camilla Maraschini présentera son dernier travail autour d’un texte et des gravures qui l’accompagnent, Sibylle Jaquerod pourra parler du procédé d’impression qu’elle a développé et Nicolas Pahlisch de sa poésie sculptée.

Inconditionnels de ce moment de rencontre en toute décontraction ou nouveaux venus sur la liste des ateliers ouverts ce samedi et ce dimanche, tous sont là pour faire tomber les retenues. Que ce soit Jacques Walther qui exposera l’étendue de sa spontanéité, Éliane Gervasoni ses fluidités gravées ou encore Nora Rupp la profondeur humaine de ses arrêts sur image. L’opportunité de découvrir et de ressentir dans des lieux très personnels, décors souvent fébriles – ou parfois étonnamment sobres – d’une créativité infinie. Florence Millioud Henriques

Aperti
Lausanne et environs
Sa 18 et di 19 mai (12h-18h)
www.aperti.ch

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