L’artiste a dessiné sa vie comme une cartographie de plusieurs mondes

PortraitLausannoise et Londonienne, mère de famille et électron libre, la plasticienne Sophie Bouvier Ausländer cultive l’entre-deux à plus d’un titre.

Sophie Bouvier Ausländer dans son atelier lausannois, en septembre 2017.
Vidéo: Fabien Grenon

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Son atelier est un drôle d’endroit. A priori, une loge de concierge n’est pas faite pour l’art. Mais Sophie Bouvier Ausländer a eu près de vingt ans pour s’approprier les lieux. Au sous-sol du bel immeuble où elle habite à Lausanne, ce curieux colimaçon de pièces dicte à l’artiste ses migrations au fil de la journée. Orientée sud, la première pièce de cette enfilade est lumineuse en début d’après-midi. C’est là qu’elle travaille, un concerto de Rachmaninov plein les oreilles.

Récemment, la plasticienne est apparue dans un guide listant les 500 œuvres d’art qui, dans le monde, valent le déplacement. Rien que ça. La maison d’édition Phaidon a repéré la bibliothèque monumentale qu’elle a créée pour orner le hall du Gymnase de Renens, mettant celui-ci sur la carte de l’art contemporain global. C’est que l’installation est peu banale, étant faite d’un mur de béton armé où 1200 interstices accueillent des livres d’art en libre service. Un pour chaque élève de l’établissement. En la baptisant «Manière de faire des mondes», la plasticienne souligne un motif qui semble récurrent dans son art et dans sa vie: l’appel d’univers différents du sien. Un motif que l’on devine jusque dans le nom acquis par son mariage avec Pierre, rencontré à l’âge de 19 ans. «Bouvier, c’est le gardien de bœufs. Ausländer, c’est l’étranger. Ce nom m’a été donné par la société avec mon mariage. La question était: comment est-ce que je l’accepte? Par chance, il est intéressant.»

Londres comme un aimant

Quand bien même on la trouve dans son atelier lausannois, trois étages en dessous de ses pénates, ce n’est là qu’une partie de son monde. Depuis plusieurs années, elle passe la moitié de son temps à Londres, où elle a un second atelier. Changement de décor. «Il doit faire une quinzaine de mètres carrés et il n’y a pas de chauffage», précise-t-elle, ajoutant qu’elle y passe ses nuits sur un matelas, dans un sac de couchage, le tout assorti d’une couette et d’une bouillotte en hiver. Car Londres n’est pas forcément Byzance, ce qui ne semble pas la décourager, au contraire. «L’Angleterre est une société incroyablement violente, une société de classes. Il est très difficile d’y être artiste.»

Sa découverte remonte à un voyage avec une amie dans les années 1980. Elle avait 15 ans. «Pour moi, Londres, ça a d’abord été la musique: The Clash, Talk Talk, Nick Cave.» C’est la ville des possibles, aussi. «Dans les galeries parisiennes, personne ne vous parle.» Là-bas comme ici, elle crée et elle expose, mais elle étudie en plus. Elle vient de terminer une thèse, fruit d’un long travail à la fois académique et créatif, qui pose la question de ce qui l’anime en tant qu’artiste. «C’est assez rare d’avoir une plasticienne aussi complète, tout en étant également chercheuse», relève Karine Tissot, directrice du Centre d’art contemporain, à Yverdon (CACY). Il y a quelques années, les deux femmes se sont rencontrées autour d’un projet rassemblant plusieurs artistes. Un projet consacré au papier, sans doute l’une des matières de prédilection de Sophie Bouvier Ausländer. Dans son œuvre, on trouve notamment des cartes routières où des géographies en relief naissent des froissements et des plis. «La carte est la peinture d’une sculpture qu’est la terre. Mais ce qui est figé m’énerve. Je m’intéresse au relief, car c’est une dimension intermédiaire.»

Enfance «communautaire» à Forel

Doctorante, nomade, voire électron libre, Sophie Bouvier Ausländer a la voix un brin juvénile et porte ses pantalons courts et amples sur de vieilles Adidas. Peu de chose trahit l’approche de la cinquantaine. Pourtant, sa vie d’artiste est aujourd’hui d’autant plus libre que ses enfants sont grands. Dans l’une des pièces de l’atelier, un violoncelle est adossé contre un mur. C’est celui du plus jeune de ses deux fils, qui commence tout juste une carrière de soliste. Sa fille cadette, qui étudie les lettres, manie elle aussi l’archet, tandis que l’aîné a embrassé une vie d’artiste. Leur présence est encore palpable mais presque tous ont quitté le nid. Pour Sophie Bouvier Ausländer, devenir mère à 22 ans n’était ni un hasard ni un accident, mais elle ne cache pas qu’il y a eu un prix à payer. «Il y a quelques années, un galeriste m’a dit «Toutes mes condoléances» en apprenant que j’avais trois enfants. Il n’avait pas tout à fait tort.»

Pour autant, elle assure que les regrets ne font pas partie de son vocabulaire, ce que l’on croit sans peine, à l’entendre évoquer ses enfants. «Je ne voulais pas attendre d’avoir une carrière pour être mère. Avant tout, je voulais qu’ils connaissent leurs grands-parents.» Ce sens marqué de la famille est l’héritage d’une enfance heureuse passée à Forel. Dans les années 1960, son grand-père y a acheté une petite ferme pour installer les siens. «C’était une petite communauté familiale, avec mes grands-parents, mes parents, mon oncle, ma tante et ma cousine. Cela contrastait plutôt avec l’époque, car les familles commençaient à être de plus en plus éclatées.» Le patriarche n’était pourtant pas un idéologue de la vie communautaire. «Il avait fait une belle carrière dans le graphisme et la publicité pendant les trente glorieuses. Ce qu’il voulait, c’était recréer la maison de ses souvenirs d’enfance.» Passionné d’alchimie, amateur de tarot, il a laissé sa marque sur son entourage, avec bienveillance. «C’est l’homme de ma vie.» C’est avec lui qu’elle a appris à dessiner, mais aussi à peindre et à bricoler. Devenir artiste s’est imposé comme une évidence. «C’était ma voie. Je n’ai pas l’impression de l’avoir choisie. C’était donné.»

Créé: 22.03.2019, 09h51

Bio

1970 Naissance à Lausanne.

1985 Premier voyage à Londres.

1989 À 19 ans, elle rencontre Pierre Ausländer, qui deviendra son mari et le père de ses enfants. Étudie à l’ECAL.

1990-1992 Elle s’établit à Bruxelles, pour étudier à l’École nationale supérieure d’arts visuels de la Cambre.

1993 Naissance de Victor. Elle aura ensuite deux autres enfants, Basile et Marie-Europe.

1995 Elle s’établit à Londres, puis de nouveau de 1998 à 2000, afin d’étudier à Central Saint Martins.

Dès 2013 Elle partage sa vie entre Londres et Lausanne et prépare un doctorat à la Slade School of Fine Art.

2016 Elle dévoile «Manières de faire des mondes», son installation au Gymnase de Renens.

2017 Elle obtient le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.

2019 Elle expose actuellement au Musée des beaux-arts du Locle jusqu’à fin mai.

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