L’assureur malgré lui est un marin dans l’âme

PortraitLe grand patron, Philippe Hebeisen, a porté très haut les couleurs de la Vaudoise. Il quitte la barre sereinement.

Image: Jean-Guy Python

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ce n’est pas un simple clin d’œil si une réplique de la Vaudoise, la fameuse barque à voiles latines des pirates d’Ouchy, trône sur une des étagères du bureau de Philippe Hebeisen. Plutôt une métaphore de sa trajectoire contrariée par le vent puissant de la destinée. L’homme tient la barre de la Vaudoise Assurances depuis 2009 alors qu’il n’avait qu’un désir: devenir marin. Et pas d’eau douce. «La navigation à voile est ma première passion. Plus qu’un sport, pour moi c’est un mode de vie.» Il soupire: «Si j’avais eu un peu de courage… Mais, en tant que fils de bonne famille, j’en ai fait un hobby.»

Derrière la baie vitrée de son repaire feutré de grand patron, la lumière poudrée de février révèle la splendeur poignante du Léman. Philippe Hebeisen, lui, rêve à des horizons plus lointains et remonte le temps, vent debout. Le voilà en haute mer dans les années 1970, débarquant en planche à voile sur l’île de Kekova, en Turquie, devant des villageois médusés. Le voilà cabotant le long de la côte corse dont il connaît chaque caillou, ou encore passant le seuil de la Sardaigne au-dessus de l’épave de la Sémillante. «Ça m’excite de croiser dans des parages chargés d’histoire.» Ses prunelles noires jettent des étincelles exaltées sous une broussaille de sourcils bien domestiquée. De grandes mains manucurées balaient l’air du bureau, comme à la manœuvre.

Que fait-il donc là, ceinture Hermès et costume sur mesure, assis dans un fauteuil de collection au quatrième étage du somptueux bâtiment dessiné par Jean Tschumi? Comment, lui qui dévorait les récits de navigateurs publiés chez Arthaud, s’est-il retrouvé à 20 ans le nez plongé dans le Code civil? Par sens du devoir. Contrairement à sa mère, une Watteville, qui a osé désobéir à ses parents aristocrates en épousant un simple Hebeisen, puis en devenant journaliste dès que ses enfants furent assez grands, le jeune Philippe ne rue pas dans les brancards. «À partir de 23 ans, je me suis dit: «Il faut que tu bosses.» J’ai tout de même pris mon temps comme étudiant, j’ai beaucoup navigué, j’ai fait l’armée aussi – jusqu’au grade de capitaine – et je ne suis arrivé dans le monde du travail qu’à 28ans. Dès ce moment, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à ma carrière professionnelle. Aujourd’hui, les jeunes ont raison de revendiquer d’autres priorités et valeurs.»

«Mon frère est très Suisse»

Si cette graine de circumnavigateur s’est lancée dans des études de droit, c’est aussi par admiration pour son grand-père juge fédéral. Mais pourquoi ensuite mettre le cap sur le domaine a priori si peu excitant de l’assurance? «J’ai toujours été plus à l’aise dans un environnement cadré. Je ne serais pas devenu facilement avocat indépendant. Une société d’une certaine taille, d’une certaine structure, cela me rassure.» Avec 8 milliards de francs au bilan et 1600 personnes à gérer, la Vaudoise Assurances avait tout pour plaire à ce timonier en puissance.

«Mon frère est très Suisse, très Bernois, appuie Françoise Tecon, municipale à Rolle et de trois ans sa cadette. Sans doute parce que notre enfance a été assez rigide, avec des parents sévères et exigeants. Il est sérieux, cadré, mais c’est aussi un passionné capable de se mettre au saxo et de persévérer même si ses canards nous faisaient bien rigoler à Noël. Surtout, il a cette capacité essentielle de se remettre en question. Il est dans un doute perpétuel par rapport à ses qualités, à ses réussites. Il n’est pas le genre à se dire: «J’ai été un grand chef génial.»

Ce déficit de confiance en soi se révélera un sacré atout pour le top manager, conscient de ses limites et doté d’une bonne intuition. «Au fond, je ne suis pas un assureur. On m’a désigné pour ma capacité à m’entourer, à former une équipe motivée et soudée, à créer une vision et une culture d’entreprise.»

À quelques semaines de son départ à la retraite, laissons à un membre de son état-major le soin de lui tresser des couronnes: «Philippe Hebeisen a été le moteur d’un profond renouveau d’image pour la Vaudoise, s’enflamme Christian Gay, responsable du contrôle de gestion. On est tous très fiers de bosser pour cette boîte. Il a notamment développé le sponsoring de façon extraordinaire: Montreux Jazz, Opéra, Tour de Suisse, Fête des Vignerons… Il a mis du vert partout. Jusqu’à ce coup magistral de devenir le partenaire principal du centre sportif de Malley, rebaptisé Vaudoise aréna. C’est un ambassadeur hors pair, qui a marqué la compagnie de sa patte élégante.»

Un homme de goût et de contact. Alors que son prédécesseur voulait déménager le siège de la Vaudoise dans des locaux mieux adaptés, Philippe Hebeisen s’appuie sur ce monument de l’architecture suisse moderne pour renforcer la notoriété du groupe. Il relance la politique de soutien aux arts plastiques en commandant chaque année à un artiste contemporain une œuvre en dialogue avec le bâtiment, dans l’esprit «Kunst am Bau» cher à Jean Tschumi. «En tant qu’historienne de l’art, j’ai beaucoup appris à son contact, dit Catherine Othenin-Girard, consultante pour la commission artistique de la Vaudoise. Il fait le lien entre la démarche d’un artiste et l’esprit entrepreneurial. C’est un grand professionnel dans son domaine, mais avec une ouverture à 360° sur la culture au sens large.»

Les chiffres aussi parlent en sa faveur. Philippe Hebeisen personnifie le dynamisme économique de l’arc lémanique. En dix ans, le paquebot Vaudoise, seule compagnie d’assurances privée basée en Suisse romande, a doublé ses fonds propres, triplé son cours boursier et amélioré sa rentabilité. «On a fait un voyage magnifique!» sourit le skipper.

Créé: 02.03.2020, 12h09

Bio

6 mars 1955 Naît à Bâle de l’union d’une artistocrate bernoise et d’un économiste, le même jour que son grand-père paternel, Wilhelm Stauffer, juge fédéral.

1974 Maturité latin-anglais au Gymnase du Belvédère, à Lausanne.

1977 Swiss Certificate of Competence for Ocean Yachting.

1983 Licence en droit suisse et premier job auprès de l’Office d’expansion commerciale, à Zurich.
1986 Secrétaire général puis directeur à la Genevoise Assurances.

1990 Mariage avec Anne L’Huillier et adoption de Diane, 4 ans et demi.

1992 Naissance de Marine.

1999 Directeur auprès de la Vaudoise Assurances, dont il deviendra le CEO en 2009.

12 mai 2020
Départ à la retraite.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.