«Sur le bateau-hôpital, j'ai vu des choses incroyables»

RécitRoland Decorvet était patron de Nestlé en Chine. Il a tout quitté en 2014 pour embarquer en famille avec Mercy Ships, et diriger un an l’«Africa Mercy» à Madagascar

Roland Decorvet veut, par la suite, créer ou diriger une entreprise qui fera naître des emplois dans les pays en voie de développement.

Roland Decorvet veut, par la suite, créer ou diriger une entreprise qui fera naître des emplois dans les pays en voie de développement. Image: CHANTAL DERVEY

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Il était patron de Nestlé en Chine. Il vivait à Pékin dans une maison un peu comme un palais. Des domestiques. Un confort maximal pour lui-même, son épouse, ses quatre filles. Bien des gens auraient signé à vie pour garder une telle situation. Pour grimper encore sur l’escabeau des responsabilités et des salaires. Mais Roland Decorvet travaillait, travaillait, ne voyait plus guère sa famille, dont l’équilibre menaçait de s’effriter. Et puis il avait en lui, bien vive, cette fibre chrétienne héritée sans aucun doute de parents pasteurs. Alors, en 2013, il change tout, il quitte la multinationale, il quitte Pékin, il s’engage avec Mercy Ships, une organisation non gouvernementale chrétienne fondée à Lausanne.

Il devient le patron de l’Africa Mercy, une ville flottante, un bateau-hôpital sur lequel travaillent bénévolement près de cinq cents personnes. Bénévolement? Plus que ça: tous ceux qui s’engagent pour ce genre de missions paient pour en être. Du balayeur au médecin. Tous sont utiles, nécessaires. Mais tous paient. «C’est une expérience altruiste extraordinaire. Je ne peux qu’encourager les jeunes notamment – mais pas seulement, nous avons des bénévoles de tous âges – à la tenter. Il faut un peu d’argent pour payer les 400 francs par mois, le prix du voyage aussi, mais ça en vaut la peine. Ce temps passé sur le bateau donne une autre perspective à la vie. Nous avons besoin de tout le monde, de tous les corps de métier, même des gens sans formation. C’est une grande école d’humilité et d’humanité.»

Une tumeur de 7 kilos

Roland Decorvet était de passage en Suisse il y a quelques jours. Le temps d’évoquer cette année d’ancrage à Madagascar, où le bateau s’était finalement arrêté, le virus Ebola l’ayant dissuadé de travailler sur la côte ouest de l’Afrique. «Je ne pense pas avoir fondamentalement changé en un an, car je crois qu’après vingt-trois années chez Nestlé j’avais gardé et cultivé ma sensibilité à l’aspect social dans l’entreprise. Je dirais que j’ai évolué. Ce que j’ai fait, cet engagement, est une conséquence de ce que je suis, des valeurs auxquelles je crois. Mais j’ai vu des choses que je n’aurais jamais imaginé voir, des choses incroyables.»

L’incroyable, Roland Decorvet l’a pris avec lui dans sa mallette, il sait que l’image est plus forte, parfois, que les mots. Il sort son ordinateur. Photos. Vidéo. L’homme s’appelle Sambany. Il a 60 ans. On regarde son visage, mais ce n’est pas un visage. C’est un regard et, à côté de ce regard, une tumeur de plus de 7 kilos. Elle pousse et vit sur Sambany, avec Sambany, contre Sambany, depuis qu’il a 25 ans. Plus elle a grossi, plus il a été rejeté par son entourage, comme le sont, souvent, ceux qui sont handicapés, infirmes, différents. Sambany a vécu pendant des années allongé, affaibli, à attendre la fin. «Avant d’envisager l’opération du 3 février, les médecins du bateau ont clairement expliqué à M. Sambany que cette intervention était grave et risquée, qu’il pourrait ne pas se réveiller. En mourir.» La réponse de Sambany, que Roland Decorvet a entendue de la voix du pauvre homme, l’émeut encore quand il l’évoque: «Ce n’est pas grave, je suis déjà mort depuis longtemps», voilà ce qu’il a dit! L’opération a duré douze heures, elle a réussi, je l’ai revu plusieurs fois avec son nouveau visage, son visage à lui en somme, et surtout avec son regard, qui a complètement changé. Il est rempli de gratitude. De vie.»

Il y a de quoi être fier. Roland Decorvet ne le cache pas: «Oui, je suis fier de moi, de l’organisation, de la manière dont j’ai su diriger le bateau et ses centaines de personnes, mais je ne suis qu’un maillon de la chaîne et, comparé au chef chirurgien, Gary Parker, qui est là depuis vingt-huit ans, qui a pratiqué plus de 5000 opérations, je suis minuscule. Lui, c’est l’être humain le plus proche d’un saint que je connaisse!» S’il avoue sa fierté, Roland Decorvet ne compte pas s’arrêter là. Il restera dans le conseil d’administration de Mercy Ships, où il siège depuis plusieurs années, mais a clairement l’intention de prolonger ailleurs, dans un projet personnel, tout ce que Madagascar et le bateau ont ajouté à ses connaissances, en solidifiant encore son goût d’un certain altruisme.

«Je crois au capitalisme, à l’entreprise qui fait des profits, mais je crois aussi à la création d’emplois dans le tiers-monde, la seule manière d’aider vraiment, de faire du développement durable. J’ai donc envie de reprendre la direction d’un groupe, d’une société, en étant plus indépendant que je ne l’étais dans le passé. J’ai l’Afrique à cœur, mais ça peut être n’importe où. Sur le bateau, j’ai appris que, quand vous dirigez des personnes qui ne sont pas salariées, que vous ne pouvez donc pas les motiver par l’argent, on ne peut être ni dur ni menaçant. Il faut communiquer, expliquer, écouter, convaincre. Je serai donc dans l’avenir un meilleur patron, oui, je le pense. Mais où, je ne sais pas encore.»

Au pays de Carol

Au moment de faire le bilan de cette année à Madagascar, Roland Decorvet tient à rendre hommage à son épouse, Carol: «Le plus gros sacrifice, dans cette histoire, c’est Carol qui l’a fait. Moi, j’étais un grand patron et je devenais un petit patron, mais je pouvais encore décider, influencer, créer, changer les choses. Carol quittait le confort pour vivre sur le bateau avec nos quatre enfants, ce n’était pas évident. Et, par une sorte de miracle, si on peut dire, le bateau qui devait aller en Afrique de l’Ouest a dû changer de cap, sous la menace du virus Ebola, et il est parti pour Madagascar, terre de naissance de Carol, qui y a vécu jusqu’à l’âge de 25 ans, jusqu’à notre mariage. Elle a été décisive dans les démarches qui nous ont permis de nous rendre là-bas.»

Et comment les quatre filles de Roland et Carole – Marianne, Joanne, Grace et Rebecca – ont-elles vécu le passage de la maison de Pékin au bateau-hôpital? «Chaque samedi, avec nos filles, nous rendons visite aux patients adultes et enfants qui sont en clinique, avant ou après une opération. Tout se passe bien, au début elles étaient impressionnées, maintenant cela fait partie de leur vie, elles ont tissé des liens, des amitiés. Et elles ont, je crois, découvert l’importance d’aider, de donner, de partager.»

Et Dieu dans tout cela? Mercy Ships est une organisation chrétienne, Roland Decorvet a la foi, celle-ci s’est-elle renforcée au fil des jours passés sur le navire? «Je suis croyant et pratiquant, cela joue un rôle, c’est vrai, important sur le bateau. Mais, pendant cette année, disons que j’ai vu Dieu et le diable! Il y a, d’une part, tous ces gens qui sacrifient tout pour en aider d’autres et les sortir de leur nuit; mais il y a, d’autre part, ces forces du mal qui font que, dans certains pays, de pauvres gens déjà accablés de malheurs sont rejetés par les autres, humiliés, diabolisés. Ce qui est sûr, c’est que, sur le bateau, tous les patients qui peuvent être secourus, dans les domaines où nous pouvons intervenir, le sont, quelle que soit leur religion ou leur athéisme.»

En savoir plus Le site Internet de Mercy Ships donne tous les renseignements pour comprendre et s’engager www.mercyships.ch

Créé: 10.05.2015, 08h22

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