Le cadreur de l'intime loue les vues mouvementées

PortraitHabitué des coulisses d'artistes, le photographe Claude Dussez a croqué l'immensité du Far West.

«J’aime les photos un peu crades, mouvementées. Les ruines, c’est de la brocante, un peu. La perfection, quand tout est lisse, ça me fait peur.»

«J’aime les photos un peu crades, mouvementées. Les ruines, c’est de la brocante, un peu. La perfection, quand tout est lisse, ça me fait peur.» Image: Florian Cella

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C’est une publicité placardée dans une rue de Martigny qui revient à l’esprit de Claude Dussez quand on lui demande ce qui l'a amené à la photographie. «J'avais encore l'âge où l’on ne sait pas lire, mais je pouvais identifier ce que l'image disait. C'était pour des chaussures de ski, je crois. Je cadre depuis que je suis gamin.» Devenu photographe sur le tard, celui qui s’est fait connaître pour ses portraits intimes d’artistes suisses sort «Lost», un livre où il documente en noir et blanc l’immensité du Far West américain, dans des cadrages intenses et personnels.

Le Valaisan aura attendu ses 47 printemps pour étrenner son premier boîtier. Il mène d’abord sa carrière dans le dessin, comme dessinateur de presse et caricaturiste. Fils unique de Cécile, couturière, et Marius, ingénieur électricien, le petit Claude a commencé tôt à noircir des cahiers pour tromper sa solitude heureuse. Mais il apprend aussi en autodidacte et «par envie» la guitare, la peinture, l’impro… L’artiste pluriel évoque son approche d’un milieu qu’il survole. Dans les années 1980, lorsque l’admirateur de Zappa joue des tubes sur sa Gibson L-5 «pour faire danser les gens» ou collabore avec d’autres musiciens, il le fait en interprète, par plaisir. «Je n’ai jamais eu l’âme d’un compositeur.»

Il abordera aussi les artistes suisses de son premier travail photographique («Artistes/CH», Éd. Glénat) en interprète discret. «J’avais testé plein de trucs dans ce monde. J’en connaissais les codes, notamment ceux des coulisses, où l’on ne déplace rien, on respecte l’intimité.» Derrière son objectif, il rechigne aux photos posées. «Je fais avec ce qu'il y a et je regarde ce qui se passe. Généralement, ça se passe...» Car les images peuvent vite se ressembler, comme le démontre l’artiste Corinne Vionnet dans sa série «Photo Opportunities», où elle superpose des milliers de clichés trouvés sur le Net pour en sortir un même paysage un peu flou, explique-t-il. Déjà quand il travaillait dans la fosse des scènes de Paléo (2011-1018) ou du Cully Jazz (2014-2019), il aimait faire un pas de côté, voire se planter derrière ses collègues, quitte à les utiliser comme premier plan.

«Huis clos en bagnole»

Dans «Lost», il dit n’avoir décidé de rien. Le road trip, vécu deux ans de suite en famille, «un huis clos dans une bagnole, génial», a été mis sur pied par Johanne, sa femme, journaliste radio, qui fait «une organisatrice de voyages hors pair, sourit-il. C’est aussi elle qui m’a donné l’impulsion de montrer autre chose que des artistes, quand je peinais à retrouver de la fraîcheur.» Quant aux images, elles ont été prises une à une – «je déteste trier, je choisis avant la prise» – au gré du voyage, à l’instar de photos de vacances. Ce titre, «Perdu», c’est ce qu’il a ressenti? «Plutôt évadé et perdu», nuance-t-il, écarquillant ses yeux clairs et ouvrant les bras en signe d’immensité.

Quentin Mouron parle, lui, de «poésie de la perdition». Il a composé le texte qui accompagne les images hantées de Claude Dussez (il signe aussi, en artiste total, le graphisme du livre). «Nous avons chacun visité ces endroits en prenant des chemins de traverse, les recoins, les replis qui abritent du mystère, raconte l’écrivain, habitué de l’Ouest américain. On dit parfois qu’il n’y a pas beaucoup d’humain dans ce livre; au contraire, il est partout, dans le regard sensible et attentionné que Claude porte sur les choses.» En fait, il devait y en avoir davantage, des humains. Mais à la fin d’un troisième voyage qu’il entreprend avec Johanne en 2019 pour faire des images des gens, le photographe se fait fracturer sa voiture de location («Freddie I», qui a sa dédicace en fin de livre, comme «Betsy», «Barbra» et «Freddie II») et voler ses cartes mémoires et 3000 clichés.

L’adoration du grain de sable

Claude Dussez relate l’anecdote sans gravité. On retrouve cette douce tranquillité lorsque celui qui avait toujours signé «Dussex» raconte qu’il a fait uniformiser l’orthographe ambiguë de son patronyme, vestige d’une fantaisie valaisanne, car ses enfants étaient «nés sous Z». Cette adoration du grain de sable se retrouve dans les images noir-blanc de l’«athée pratiquant» et apolitique: «J’aime les photos un peu crades, mouvementées. Les ruines, c’est de la brocante, un peu. La perfection, quand tout est lisse, ça me fait peur.» Dans sa série sur les artistes, il n’a jamais voulu immortaliser une œuvre, mais bien capter le travail de celui qui vise un but en utilisant la beauté de l’erreur qui survient. L’électricien de formation se rappelle avoir aimé le côté esthétique, graphique de son premier métier, où il tirait des lignes en s’appuyant sur les détails et obstacles des murs à équiper.

Le sculpteur Yves Dana admire cette approche. «Beaucoup de photographes sont venus à l’atelier, mais lui sait prendre ce qui est là, disparaître, et dans cette disparition il a l’art de montrer ce qui est très juste, une vérité de l’instant.» Depuis leur rencontre, il y sept ans, pour le livre «Artistes/CH», Yves Dana n’a plus laissé les autres passer la porte de son atelier. «C’est mon unique photographe!» Le sculpteur parle de sa profondeur humaine très dense, de son épiderme sensible aux tensions, aux moments, aux énergies même. Et ose: «Il est de la trempe d’un Marcel Imsand, a une vision qui va au-delà du cadrage.»

Le petit garçon de Martigny qui cadrait des chaussures de ski publicitaires a du métier. Son exercice du dessin et de la caricature, dont il a vécu et qu’il n’a finalement cessé que récemment, l’a aidé à mieux voir, estime-t-il. «J’ai passé des nuits à dessiner des cheveux! Mais toujours avec la frustration du résultat… La photo a été une révélation: j’avais enfin l’impression d’être juste.»

Créé: 10.01.2020, 09h11

Bio Express

1962 Naît le 12 avril à Sierre. Grandit à Martigny, où il vit encore.
1972 Reçoit sa première guitare.
1976 Premier dessin de presse, sur l’affaire Savro, dans «La Tribune de Lausanne». D’autres suivront dans «Confédérés» puis «L’Hebdo».
1977 Apprend électricien, exerce jusqu’à ses 25 ans.
1987 Publie la BD «Rock Monsters» (Kesselring), puis «Fan de séries» (Glénat) en 1995 avec Valott.
1995 Patrick Nordmann lui propose d’être l’un des dix premiers Dicodeurs. Rencontre Johanne. Romane naît en 1997, Jules en 1999.
2009 Se lance dans la photo.
2012 Devient définitivement Dussez avec un Z.
2013 Premiers livre et expo photo avec «Artistes/CH» (Glénat).
2019 Sort «Lost» (Favre).

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