Faire chanter le bois plus fort que les maîtres de jadis

PortraitInstallé à deux pas du Conservatoire, le Crémonais Rodolfo Gambino porte le flambeau des luthiers d’exception

Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Si, en vous baladant au centre de Lausanne, vous en avez assez des pharmacies et des salons de coiffure, faites un tour du côté de la rue de la Grotte. Arrêtez-vous – la nuit tombante, si possible – au numéro 3, à un jet d’archet du Conservatoire, devant la vitrine de cette échoppe belle à tomber. La lumière douce qui coule sur les pavés, les instruments alignés au mur, les outils étranges posés sur les établis, tout ici nourrit la rêverie. Et cette enseigne: Rodolfo Gambino, luthier.

On pousse la porte. Le jour de notre visite, sur la table de l’atelier, un précieux violon Guadagnini des années 1750 patiente avant de recevoir son réglage. Sur l’établi, un violoncelle meurtri attend de retrouver sa tête. L’endroit voit passer les instruments des étudiants du Conservatoire de Lausanne, bien sûr, mais aussi de celui de Zurich ou encore de la Menuhin Academy (Rolle, Gstaad). Plus rare, le maître des lieux, installé ici depuis l’été, crée ses modèles de violons originaux. Dire que Rodolfo Gambino aime partager sa passion du métier serait un euphémisme crasse. «Le violon est un instrument incroyable. Un million de petites choses influencent la couleur de sa voix, sa puissance: le bois, le vernis, un dixième de millimètre dans l’épaisseur de la table ou du dos, dans le positionnement de l’âme ou du chevalet, la taille des f… Pourtant, en cinq cents ans, il n’y a pas eu de changement majeur, la technologie n’a rien amené.»

Sur les traces de son aïeul

Le luthier s’exprime d’une voix douce, dans un accent italien à faire pâlir Roberto Benigni, et pose sur vous un regard curieux, presque astreignant. Il est né il y a trente-neuf ans à Crémone, capitale historique de la lutherie, patrie d’Amati, de Stradivarius et de tant d’autres. Homme de contrastes assumés, il a aimé plus jeune le heavy metal de Black Sabbath ou de Sepultura. Aujourd’hui, l’ordinateur de son atelier streame avec gourmandise l’electro de Moderat. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Rodolfo Gambino a baigné dans la tradition classique depuis tout petit. Il grandit dans une famille d’artisans bijoutiers, une carrière à laquelle on le destine. «À 9 ans, je savais déjà fabriquer un bijou. Mais ça ne me plaisait pas. Un jour, j’ai découvert, bien cachés, les outils de mon arrière-grand-père. Il était maître ébéniste, à l’époque où ces gens étaient des vrais artistes, capables de sculpter des figures somptueuses dans le bois. J’ai su que je voulais le suivre – à ma façon.» À 13 ans, il entame sa formation à l’École internationale de lutherie de Crémone, puis la peaufine dans l’atelier privé de son maître, dans la pure tradition des grandes figures des XVIIe et XVIIIe siècles. Avant de se décider à quitter ce microcosme et voir le vaste monde. «Stradivarius était un génie, le Da Vinci de la lutherie, personne ne peut dire le contraire. Mais j’ai commencé à penser qu’il y avait autre chose à faire que de continuer à copier ses modèles à l’infini, comme on a tendance à le faire à Crémone.»

Commence alors un voyage initiatique, une sorte de master itinérant en lutherie, qui le mènera de la Norvège aux États-Unis en passant par la Sicile, à la découverte des secrets des plus grands. Plus il étoffe son expérience, plus il expérimente, pour tenter de donner vie au violon de ses rêves. «Il m’a fallu des années et des années d’échecs, des nuits blanches à essayer, essayer encore. On se retrouve à faire tout ce qu’on croit être juste, et on finit avec un violon qui ne veut pas parler! J’étais comme une sorte de Dr Frankenstein, je criais à ces instruments: «Mais parle-moi, bon sang!» Vous ne pouvez pas savoir le nombre de violons que j’ai piétinés ou brûlés de rage.»

Il finit par atteindre son graal en 2010; un violon original, à la voix riche et pleine. «Je l’ai amené partout, pour le faire essayer à tous les grands musiciens que je connaissais. À ceux que je ne connaissais pas, aussi!» Aujourd’hui, Gambino produit trois ou quatre de ses modèles par année. Vendus 25 000 francs pièce, ils sont produits en deux types: un modèle relativement large, pour les solistes, et un plus étroit, destiné plus spécifiquement à la musique de chambre ou aux quatuors.

Au béotien, l’art de la lutherie paraît si énigmatique, si follement délicat, qu’il contribue à alimenter la mystique de ces instruments séculaires, ces Stradivarius ou Del Gesu d’exception, censément immortels, qui s’échangent pour des millions de dollars. Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces violons ne dureront pas toujours. «Il y a tout de même une forme d’usure. Au bout d’un certain temps, même le plus grand violon du monde fatigue, dit: «J’ai fait mon travail…» Aujourd’hui, la spéculation se porte sur des instruments plus récents, des Rocca ou des Pressenda du XIXe.»

Comme un physicien

Notre Lombard est-il lui-même musicien? «J’ai appris à jouer un peu, pour pouvoir faire mon métier. Mais je joue comme un physicien, je teste jusqu’où l’on peut pousser un violon. Ça me permet aussi de comprendre, lorsque je crée ou que je règle un instrument, comment la personne qui en joue interagit. Pour sonner, un instrument doit être adapté au plus près à la personne.»

Ça n’est pas Pablo De Naveran, violoncelliste soliste et enseignant à la Menuhin Academy, qui dira le contraire. Hanté par des problèmes de réglages de manche pendant dix ans, le musicien désespérait. «J’ai parcouru toute l’Europe à la recherche d’un luthier qui puisse m’aider, raconte l’Espagnol. J’en ai vu des dizaines. Le rapport à l’instrument est quelque chose d’extrêmement intime, de difficile à communiquer… Et puis j’ai rencontré Rodolfo. Il a pris le temps d’écouter, d’observer, de comprendre à 100% ce que je voulais exprimer. Il a trouvé un réglage qui convenait à la fois au violoncelle et à ma main. Ça a changé ma vie…»

Ce sont les rencontres et les voyages qui mèneront le luthier à visiter Lausanne, de plus en plus fréquemment. Avant de s’y installer l’an dernier. Si le chemin a été sinueux, Gambino dit aujourd’hui qu’il ne voudrait pour rien au monde travailler ailleurs. L’importance de la vie culturelle dans la cité, le respect auquel ont droit les artistes, il aime. «Et puis, Lausanne est une ville incroyable. Parfois je regarde passer les gens en fumant une cigarette devant mon atelier et j’ai l’impression d’être dans un film de Fellini. C’est d’une richesse! Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la chance que vous avez.» Et on se plaît à rêver que le monsieur et son bel atelier resteront ici longtemps.

Créé: 08.01.2019, 10h13

Bio

1979
Naissance à Crémone, dans une famille d’artisans bijoutiers.
1994
Entame sa formation
à l’École internationale de lutherie de Crémone. À 17 ans, il y est maître d’ateliers pour les violoncelles.
1998
Poursuit sa formation dans l’atelier privé de son maître. Lorsque ce dernier prend sa retraite,
il lui remet un bien fondamental pour tout luthier: un stock centenaire d’épicéa italien et d’érable en provenance principalement des pays de l’ex-Yougoslavie.
2008
Entame une série de voyages et de stages pour développer son art auprès de grands luthiers et d’orchestres.
2018
Pose ses rabots,
ses gouges et ses burins à Lausanne, en face
du Conservatoire.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.