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Cinéaste singulier, surdoué en série

Venu au cinéma après des études universitaires, le Valaisan a mis en scène «Engrenages» et «Les revenants », deux des rares feuilletons français à séduire à l’étranger. Phénomène.

Vanessa Cardoso

Frédéric Mermoud sait tenir en haleine. Sa silhouette de sportif efflanqué peut cacher un champion des faux départs ou selon l’humeur, un marathonien des longues distances. Son curriculum vitae pioche dans les cursus les plus variés. Ainsi, le Valaisan commence par passer une licence en lettres, puis étudie la philosophie du langage à l’Université de Genève. Comme s’il s’entraînait avant «d’oser le septième art».

A l'évidence, le gamin qui s’enthousiasmait en matant Charlot ou Fellini, Mad Max ou Ingmar Bergman chez son parrain, dans les salles de Sion, prend le temps de se remplir la tête. Mais le goût des autres, des images partagées, tenaille, impérieux. L’atypique devient réalisateur sur le tard. Alors trentenaire fraîchement sorti de l’ECAL lausannois, le voilà qui bouscule encore sa vie. Il suit son amoureuse à Paris, fonde une famille qui compte désormais trois enfants.

Il a quarante ans quand Complices, son premier film, lance enfin sa carrière en série noire. Mais il bifurque déjà, engagé par Canal + sur le tournage des Revenants. D’un Emmy à un remake US, le monde entier frissonne pour ses zombies. Ces jours, il récidive avec Engrenages, la toute première création originale de la chaîne. En sixième saison, la série caracole en tête des ventes françaises à l’étranger. En visite à Lausanne, le cosmopolite a une théorie.

Etes-vous étonné de vous exporter si bien?

Etonné, ça oui. Même si la BBC a tout de suite adoré Engrenages, dès 2005. Sans doute pour le ton, plus anglo-saxon que français. C’est aussi ma chance, avec un enjeu qui m’arrangeait, car cette saison s’attache à développer les protagonistes. Ce qui m’intéresse plus que l’énigme policière.

Comment garder son identité dans un feuilleton installé depuis plus de dix ans?

J’ai eu de la chance encore une fois. Je sortais de Moka, mon deuxième film, sur un scénario très marqué par ses héroïnes. Or, un peu par hasard, la sixième saison se concentre justement sur la présence féminine, la vie privée de l’inspectrice, de l’avocate etc. Il y avait donc comme une adéquation naturelle à poursuivre dans cette veine. Bien sûr, une série comme Engrenagesimpose ses règles, ses profils. Même si au-delà de ces codes établis, j’essaie de tirer la barque vers un rivage qui m’est propre. Tiens, je m’y retrouve dans la mise en scène par exemple. En dirigeant les comédiens, je vois chez eux le même désir que sur un plateau de cinéma.

Néanmoins, au contraire du discours dominant, vous affirmez qu’une série trouve sa qualité en se différenciant d’un film de cinéma.

Ah oui, carrément. Et je ne parle pas de hiérarchisation des disciplines. Un film, c’est une course de fond, un espace plus obscur et fermé. La série donne du plaisir dans une autre temporalité, exige un autre travail. Elle possède son propre vertige de la narration. Maintenant… il est vrai que de nos jours, le spectateur s’est déplacé dans son rapport à l’image. Pour séduire un public, le cinéma obligerait presque à déboucher sur un spectacle «hors norme». D’autre part, plus convivial et familier, l’objet «séries» me semble monopoliser plus l’attention collective qu’autrefois. Ecoutez les conversations au bureau, entre amis, on parle plus du dernier épisode de Game of Thrones que de films vus en salle. De là, évidemment, il est important que le cinéma puisse féconder la discipline.

Vous allez de l’un à l’autre. D’où vient cette bougeotte?

Quand j’étais au collège, je me sentais attiré par le théâtre. Mais au fond de moi, d’une manière quasi géographique, je voyais l’art dramatique dans un ailleurs, un territoire hors de portée. J’ai fait alors mon détour par la philosophie à Genève… et je ne regrette rien de ces années géniales. J’y ai acquis une autre manière de voir le monde, de réfléchir, d’exister. De hasard en coïncidence, cette phase s’est conclue au moment où je constatais que je ne pouvais pas passer ma vie dans les livres. Je suis entré à l’Ecole de Cinéma à Lausanne, j’en suis sorti avec la conviction de devoir réaliser des courts métrages avant de passer au long. Au fond, il y a toujours eu une cohérence sous-jacente.

Fidélité qui se manifeste aussi dans le film noir, genre que vous privilégiez?

Le polar permet de parler de manière très intime tout en reflétant la société en miroir. Voyez Visconti qui a commencé par là. Ça paraît banal de le dire, mais il y a une sorte d’écho entre le bruit du monde et ces films. Sans cesse, avec Engrenages, l’actualité rattrapait la fiction et nous avons souvent observé la porosité de cette frontière avec la réalité.

Autre interaction forte, la collaboration entre justice et police. Spécificité française?

Sans doute. Mais il y a aussi dans l’ADN d’Engrenages, une caractéristique que j’adore, l’action est abordée par des gens de terrain. Nous avions des conseillers durant le tournage. Je trouvais essentiel de ne pas transgresser la réalité au niveau des durées, de montrer que les temps de l’action judiciaire et de l’enquête policière s’imbriquent l’un l’autre. Il aurait été insupportable de faire des raccourcis. Ici, nous sommes dans l’équilibre.

N’est-il pas tentant du fait de la qualité de ces séries, de s’en satisfaire, quitte à ne plus tourner des films si durs à monter financièrement?

En fait, le problème tient à la francophonie. Sans cesse, il faut se demander quel est le public cible, quel est le territoire privilégié. Pas simple pour les cinéastes suisses. Il y a des dilemmes. Et des mystères aussi! Ainsi, il est facile de constater que les pays scandinaves produisent des séries passionnantes. Et beaucoup plus compliqué de définir pourquoi.

D’où votre adhésion au collectif Bande à part?

C’est une manière de répondre à l’extérieur, de nous donner les moyens. Ensemble, au contraire de beaucoup de cinéastes suisses, nous n’avons plus peur d’aller ailleurs, de fonctionner autrement.

Ne craignez-vous pas qu’un jour, les séries vampirisent votre temps de création?

Oh, la fabrication d’un long-métrage me semble aussi longue, entre trois et cinq ans. Une série, de plus, a ce formidable avantage de concentrer les délais entre le moment où émerge le désir et la complétude du projet. Notez, chaque rythme a ses vertus, d’ailleurs.

«Engrenages», saison 6. Canal +, 12X 52’, Frédéric Jardin (1-6), Frédéric Mermoud (7-12). Dès mi-septembre.

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