La contemplative trash déplace des montagnes d'énergie

PortraitLa performeuse multiprimée Anne Rochat flirte avec les limites du corps et de l’esprit pour remuer son public.

Image: FLORIAN CELLA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Toute en tension et en oscillations, Anne Rochat déploie la puissance d’une panthère quand elle s’adonne à son art fétiche. Ses performances intenses magnétisent l’attention des spectateurs. «J’ai rarement vu une personne qui vibre autant. Elle est presque minérale», relève le musicien Laurent Bruttin avec lequel elle collabore régulièrement depuis une dizaine d’années.

Paradoxe, cette intensité contraste rageusement avec l’attitude réservée de la Vaudoise assise au café de l’Arsenic. De noir vêtue et figée dans une pose contenue, sa menue silhouette trahit plutôt une volonté d’effacement. La lutine aux yeux émeraude aurait-elle un pouvoir de transfiguration? «Je suis de plus en plus dans une quête de l’essentiel, explique-t-elle en choisissant soigneusement ses mots. C’est l’idée de l’ego qui se transforme en énergie. J’aspire à vibrer dans ce perpétuel mouvement.»

Ce dépouillement de l’être au profit du ressenti est raccord avec la richesse de la vie intérieure d’Anne Rochat. Habitée depuis toujours par de vives sensations, de complexes raisonnements et des émotions exacerbées, la trentenaire a décidé de se focaliser sur ce rapport au monde. «J’adore être dans la contemplation», confie l’artiste. Son corps devient alors réceptacle. Il emmagasine. Encore et encore. Elle vibre toujours plus fort et décharge tout dans le hic et nunc de la performance. C’est sa «petite mort», comme elle l’appelle.

Détermination sans faille

Pour parvenir à cette explosion énergétique, Anne Rochat tutoie les extrêmes: «Je suis attirée par des environnements qui me dépassent.» Comme la fois où, seins à l’air, elle maniait le fouet au Svalbard alors que le froid norvégien la percutait de toutes parts. La plus épuisante? «Ma traversée du désert d’Uyuni.» Une marche de 120 kilomètres pour sublimer en patrimoine poétique cette immensité salée du Sud bolivien. Une performance filmée sur vingt-quatre heures, dont un soir de pleine lune.

Cette «quête de l’inconfort» fait partie de son travail tout comme le rapport à la destruction. Les épreuves qu’elle impose à son corps lui permettent d’éprouver plus intensément encore. La démarche repose sur un entraînement permanent et, surtout, une volonté de fer. «Elle possède une capacité assez incroyable à connaître ses limites et à les repousser», admire Jean, son frère jumeau.

«J’ai envie de faire réfléchir les gens autrement que par la pensée»

«Ce point de fragilité, je le recherche, admet-elle. Il y a des moments de grâce où il n’y a plus de limite entre mon corps et le reste.» Avec d’étranges surprises à la clé. C’est justement au cours d’une œuvre vivante au Centre culturel suisse de Paris, où elle se faisait violence pour rester immobile de longues heures durant, qu’elle a, pour la première fois, expérimenté le hors-corps. Se retrouvant soudainement en train de flotter au-dessus de son enveloppe charnelle. À partir de là, les états modifiés de conscience se sont ajoutés sur la carte des territoires qu’elle continue d’explorer. Allant jusqu’à utiliser cette projection de l’esprit pour «scanner» la santé générale de son corps.

Son engagement total fonctionne sur le rythme du phénix qui se consume puis renaît de ses cendres: «Je déplace une telle charge d’énergie qu’il me faut parfois plusieurs semaines pour récupérer.» La native de la vallée de Joux apprécie alors se ressourcer dans le giron de la nature, se réfugier dans cette bulle régénératrice. «De mon enfance là-bas, j’ai gardé ce rapport à la terre, appuie-t-elle de son vert regard qui s’illumine instantanément. Surtout avec la forêt et l’eau où je me sens toujours bien.»

Artiste nomade

Pas de quoi combler entièrement cet insatiable esprit libre et cosmopolite, irrémédiablement attiré par l’ailleurs. «Je voyage sac au dos depuis mes 15 ans. Cela me permet de m’extraire d’un quotidien qui me bloque», lâche la citoyenne du monde actuellement basée à Lausanne. C’est d’ailleurs au cours d’un road trip jusqu’en Inde qu’elle a trouvé sa place dans la société. En Asie, elle découvre un «rapport à la vie et à la mort beaucoup plus complexe» avec lequel elle se sent en adéquation. De cette altérité sociale et culturelle, elle se nourrit et ressent le besoin – la rage même – de créer. C’est ainsi qu’elle bifurque vers l’art alors que – ne supportant pas l’injustice – elle s’était d’abord orientée vers le social.

L’humain reste cependant au cœur de son œuvre. Elle a ainsi commencé par des sculptures et des photographies anthropomorphes, activées par le vent ou des mécanismes. Avant de recourir à son propre corps. À partir de là, les prix s’enchaînent et la jeune femme se déchaîne. Avec toujours un même et ultime but: «J’ai envie de faire réfléchir les gens autrement que par la pensée. Alors j’essaie d’être dans une proposition sonore et visuelle.» D’où découle une pluralité des lectures et des interprétations. C’est encore le cas avec sa dernière création, «Laniakea» («horizon céleste immense» en hawaïen), qui traite de la violence «que l’on a en soi et qu’on subit».

Montée en deux semaines avec notamment Laurent Bruttin et trois autres musiciens, cette performance révèle aussi ce soft power dont fait preuve la leadeuse positive et qui l’amène désormais aussi à enseigner sa spécialité à l’École de design et Haute école d’art du Valais. Toujours sur le mode d’«expériences immersives».


Lausanne, Arsenic «Laniakea». Du 31 janvier au 1er février (19h30) et le 2 février (17h30). www.arsenic.ch

Créé: 31.01.2020, 08h45

Bio

1982 Naît à la vallée de Joux.

2004-2005 Relie l’Inde en voiture avec sa sœur et son beau-frère.

2008 Obtient son diplôme à l’Écal. De ces bases théoriques découle sa grande rigueur conceptuelle.

2010 Lauréate des Swiss Art Awards, elle reçoit une bourse culturelle de la Fondation Leenards.

2012 Le prix Kiefer Hablitzel lui est décerné.

2013 Son opéra performatif «Say yes or die» est encensé et elle décroche le prix artistique Irène-Reymond.

2015 Traversée du lac de Joux (performance).

2015 Découvre les états de conscience modifiée.

2018 Commence à enseigner à l’Édhéa.

2019 Est gratifiée du prix culturel Manor 2020.

2020 «Laniakea» à l’Arsenic.

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.