Le conteur lumineux s’épanouit dans le noir

PortraitLe réalisateur et illustrateur lausannois Victor Jaquier sort «Le vigneron et la Mort», son premier dessin animé.

«Enfant, j’aimais beaucoup les univers inquiétants mais tellement beaux qu’on avait envie d’être dedans»

«Enfant, j’aimais beaucoup les univers inquiétants mais tellement beaux qu’on avait envie d’être dedans» Image: CHANTAL DERVEY

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La marinière et les cheveux charbon rappellent la petite Miette de «La cité des enfants perdus». Le film de Jeunet et Caro a marqué Victor Jaquier: «J’adorerais qu’il existe des endroits comme ça. Enfant, j’aimais les univers inquiétants mais tellement beaux qu’on avait envie d’être dedans.» Dans son dessin animé en cours de production, «Le vigneron et la Mort», adapté d’un conte valaisan, l’illustrateur lausannois de 37 ans soigne son trait sombre pour porter une morale universelle.

L’histoire? Un jeune vigneron fait boire son meilleur vin à la Mort, puis la séquestre pour sauver sa fiancée, prochaine sur la liste de la Faucheuse. La manœuvre opère, mais les conséquences seront lourdes. «Il fait partie des contes d’avertissement, qui catalysent l’anxiété générale, explique Victor Jaquier. Un individu intelligent qui œuvre pour son intérêt peut provoquer un destin collectif dramatique.»

Les contes initiatiques de Tim Burton ou Terry Gilliam, le romantisme noir du XIXe, de Mary Shelley à Bram Stoker, «dont le but n’est pas de choquer, mais de mélanger séduction et répulsion», sont des influences déclarées de l’adorateur du «kitsch des trains fantômes». Le réalisateur Hugo Veludo estime que «l’esthétique a le même poids que l’histoire» dans les films de son ami et partenaire de travail dont il loue la finesse du dessin, l’humour et l’extrême patience. «Je crois que je l’ai vu s’énerver deux fois dans ma vie», sourit-il.

Au contact de Victor Jaquier, on retient en effet le bleu de ses yeux clairs et ses sourires doux davantage qu’une potentielle noirceur. Lui se dit d’ailleurs optimiste. S’il est devenu végétarien, voire végane quand il peut, c’est qu’il sait, rationnel, que nos ressources arrivent à leur fin. «Il y a aussi le côté émotionnel: ça fait quelque chose de savoir que nos écosystèmes s’effondrent, qu’il n’y a plus que la moitié des oiseaux qui chantent au printemps.»

Au moment d’évoquer les étapes de sa vie, il avoue, songeur: «Je ne peux citer aucun événement négatif frappant.» Ses parents, Anne, formée au théâtre et à «plein d’autres boulots», et Éric, journaliste radio, tous deux également photographes à leurs heures, lui ont lu des histoires et l’ont encouragé à faire du théâtre – il fut «Le Petit Prince» de Gérard Demierre en 1995. Il a figuré aussi dans quelques pubs. Mais l’enfant comédien dévorait surtout les classiques de la BD à la bibliothèque scolaire et les «Métal Hurlant» de ses parents. Il se tourne donc vers le neuvième art, qu’il pense pouvoir apprendre à Genève. «En fait, cela n’existait pas vraiment. Alors j’ai pris cinéma.» Des opportunités de stages sur des longs métrages lui font vite quitter les Beaux-Arts et la Suisse.

La fascination de l’ogre

Ses illustrations, qu’il expose à Paris où il vit la moitié du temps, demeurent un moyen d’expression prépondérant. «Les comédiens sont souvent convaincus de participer à mes projets lorsqu’ils voient mes dessins...», dit-il sans fausse modestie. Kacey Mottet-Klein est la voix de son vigneron, Jean-Claude Dreyfus campe le père de la fiancée. Et pour «Matilda Corkscrew», un projet de stop-motion au long cours, Elijah Wood, ancien hobbit, incarnera le rôle central de l’ogre.

Cette figure de conte captive Victor Jaquier. Cronos était au centre d’un de ses premiers films, Josef Fritzl est le sujet glaçant d’un de ses dessins. «Je ne suis pas intéressé par les tueurs en série bas du front. Fritzl est tellement hors norme que c’en devient fascinant. C’est la personnification des peurs d’enfants.» En aura-t-il, lui, des enfants? «Ha, ha! (il éclate de rire). Clairement non.» La réponse est celle d’un garçon de son époque: antiraciste, féministe, végétarien, plus par incrédulité que par révolte pure.

Chyldren, nouveau groupe dont il est guitariste et compositeur (en concert le 11 avril à Lausanne), aborde ces thèmes de manière «naturellement engagée», dit la chanteuse Justine Marzack. Elle connaît Victor de la nuit alternative parisienne, où ils écoutaient ensemble la musique gothique qui teinte les sonorités de leurs compositions. Les cheveux teints du guitariste, ses piercings sous la lèvre inférieure et sa propension à se «glamiser» («parce que le rock, c’est fait pour ça») installent chez lui une certaine ambivalence, propre à la culture gothique, éclaire-t-elle. «C’est une manière de se trouver décalé par rapport au monde, pour en observer les aspects grotesques, sombres, voire surréels.»

Chaque projet sa méthode

On retrouve ce regard dans les projets polyvalents de Victor Jaquier, illustrateur, réalisateur, conteur, musicien, qui admet choisir son médium selon l’idée ou l’histoire à raconter. «C’est très difficile de se restreindre quand on a plein d’intérêts. Alors chaque projet a sa méthode. Professionnellement, ce n’est pas une bonne idée! rigole-t-il. Ça ralentit la carrière, et il faut être carriériste dans ce milieu; tu dois en comprendre la réalité économique pour demander de l’argent.»

N’empêche, ce qu’il appelle dilettantisme pourrait aussi se nommer talent. Son premier court métrage (2003) était déjà sélectionné au NIFFF – que présidait cette année-là Marc Caro! – et son «Lac noir» (2012), multiprimé, a raflé une mention du jury au prestigieux Festival du film fantastique de Gérardmer. Avec toujours, en toile de fond, cet esthétisme horrifique.

Le contraste soulevé en début d’interview, entre le caractère doux du réalisateur et noir de ses productions, l’a titillé. Celui qui porte sur ses Dr. Martens l’illustration de saint Georges terrassant le dragon s’explique: «Souvent, les gens assez lumineux aiment explorer les univers sombres. J’ai réfléchi: on ne peut pas être végane et pessimiste! On pense pouvoir encore changer les choses.»

Créé: 19.02.2020, 09h08

Bio

1982 Naît le 27 juillet à Lausanne.

2003 Première sélection en festival (NIFFF) et mention spéciale du jury (président Marc Caro) pour son court «La clé d’argent».

2006 Quitte les Beaux-Arts de Genève pour effectuer plusieurs stages sur des longs métrages.

2007 Part à Paris. Coréalise un épisode de la série «Sable noir» pour Canal+.

2010 Rencontre la photographe Sophie Alyz. Tourne «Le lac noir», primé notamment à Gérardmer.

2015 Collabore avec Elijah Wood pour le développement de son projet «Matilda Corkscrew».

2019 Sortie de «Creatures», 1er EP de Chyldren, dont il est le guitariste compositeur.

2020 Sortie prévue du «Vigneron et la Mort».

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