Le créatif vaudois a choisi la Californie pour faire ses vins en toute liberté

Par Monde et par Vaud (1/41)L’œnologue suisse, Jean Hoefliger, a trouvé à la Napa Valley un terroir propice à son art et à son entrepreneuriat. Alpha Omega est vite monté au firmament de l’appellation.

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Quand il déboule du haut de sa solide stature, l’énergie est à fleur de peau et l’amabilité bien rodée, avec cette convivialité américaine. Jean Hoefliger est fier de son bébé, de la winery qu’il a montée avec des associés dans le plus prestigieux des vignobles américains, la Napa Valley. En douze ans, ses approches un peu rebelles au pays du conformisme ont remporté tous les suffrages, des clients aux critiques les plus reconnus comme Robert Parker (qui a noté 30 de ses vins à plus de 95/100). Alpha Omega compte aujourd’hui parmi les meilleurs domaines de la région, et les vins s’y vendent entre 60 et 200 dollars la bouteille. Pourtant, rien ne prédisposait ce fils de famille pulliérane à devenir œnologue. Son père Antoine a mené les grandes heures du Comptoir Suisse, et les Hoefliger se dirigeaient naturellement vers des études de droit après l’École Nouvelle. Ce que Jean a fait, même s’il avait une sainte horreur du droit constitutionnel. Mais il n’a tenu que deux ans avant de craquer. Un passage par la comptabilité avant de découvrir sa vraie passion chez son parrain, Patrick Fonjallaz, à Épesses.


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«Le premier jour de mon stage, l’œnologue m’a demandé ce que je voulais faire. Ensuite, on est partis déguster 62 cuves. Mais personne ne m’avait dit qu’il fallait recracher. Je suis rentré euphorique à la maison et je ne voulais plus rien faire d’autre.» En dégustant avec lui ses derniers vins dans un des salons privés d’Alpha Omega, à St. Helena, il tient le crachoir autant qu’il l’utilise désormais. «Je déguste chaque jour une cinquantaine de crus, il faut bien être raisonnable.» Il est comme cela, à la fois fier de son parcours et toujours dans le doute. «Les seuls moments où je ne suis pas en train de réfléchir sont l’amour et le sport. Ah, non, maintenant je fais aussi de la méditation.»

Dans ce métier qui allie pour lui l’artistique et la technique, il a commencé par travailler un an à Épesses avant que son parrain l’envoie en stage à Sonoma, Californie. Ensuite le voilà six mois en Afrique du Sud, à Meerlust, puis à Bordeaux, au Château Carbonnieux. Il se décide enfin à faire des études à Changins, «comme filet de sécurité», avant d’enchaîner avec Lynch-Bages, «mais je me suis vite rendu compte que je n’étais pas fait pour l’aristocratie bordelaise». Avec une mère américaine, il avait envie d’un milieu créatif et entrepreneurial. Il envoie 600 CV aux États-Unis et choisit le domaine Newton, à Napa, «parce que ses vins étaient haut de gamme. Je gagnais peu mais j’apprenais beaucoup.» Il y passe cinq ans, y rencontre l’œnologue vedette Michel Rolland auquel il assène d’emblée: «Vous n’avez pas l’impression que vous homogénéisez les vins?» Une dégustation et deux heures de débat plus tard, les deux hommes se sont trouvés et travaillent toujours ensemble.

Permis récupéré

La chance de Jean arrivera cinq ans plus tard en 2006, quand des associés lui proposent de lancer Alpha Omega à partir de presque rien: une winery désaffectée qui avait heureusement conservé le permis indispensable à Napa, un permis qui n’a plus été accordé depuis 1990 devant l’afflux d’investisseurs. Il négocie son association et sa totale liberté pour choisir l’équipe, négocier les achats de raisins, acheter l’équipement. Bombardé directeur général et directeur technique, c’est le début de la success story.


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Avec des fonds privés, les associés achètent des vignes qui les intéressent parmi les 123 terroirs de la vallée, jusqu’à posséder aujourd’hui 22 hectares, et en louer 70 autres, qu’ils cultivent eux-mêmes dans une région où la viticulture est souvent sous-traitée. Les prix, ici, sont démentiels: jusqu’à 1,2 million de francs l’hectare de vigne, jusqu’à 30 fr. le kilo de raisins. «On a monté une marque avec des prix américains pour un produit qui est encore un luxe dans ce pays. Mais cela me laisse beaucoup de liberté.»

L’autre secret se cache dans la vente. Napa Valley est la 2e destination touristique américaine après Disneyland. Chaque année, 5 millions de visiteurs suivent la route 29. «35 000 personnes viennent déguster chez nous. Et ils sont fidèles ensuite.» Une dégustation facturée 50 dollars, remboursés en cas d’achat. La winery a développé un vrai service pour son cœur de marché, avec des terrasses, des salons privés, du personnel attentif. Certains jours, ils sont plus de 600 à se presser à Alpha Omega, dans le temple du vin que le Vaudois a dessiné. À côté de cela, le domaine a son wine club, avec plusieurs milliers de membres qui dépensent entre 1500 et 25 000 dollars par année chez lui. «85% de nos ventes se font en direct, ce qui nous assure de meilleures marges.»

L’œnologue n’habite pas à Napa, mais plus au sud, pour éviter de mariner dans son monde. «J’aime rester ouvert, en mouvement, me remettre en question.» Bien sûr, il regrette parfois sa famille et ses amis en Suisse, la culture aussi. Mais il aime «avoir le meilleur des deux mondes», venant en Europe six ou sept fois par année. Le succès et Robert Parker ont fait sa renommée et le flying winemaker a pas mal de mandats de consultant à travers le monde, de l’Italie aux États-Unis, du Priorat à la France. «J’adorerais qu’on m’appelle une fois pour un chasselas en Suisse», sourit-il. Mais, pour lui, notre pays reste trop petit, pas assez entreprenant. «Je l’ai aussi quitté parce que j’étais un peu rebelle, parce que je ne voulais plus être le fils de.» Un parcours réussi au vu de sa notoriété.

La poésie du vin

«Vous savez, la beauté du vin, c’est sa diversité. Je fais des vinifications séparées pour mes lots, 481 l’an dernier, alors qu’on produit environ 200 000 bouteilles. Mais le vin, c’est de la poésie liquide. Certains sont des Giacometti, fins, allongés, expressifs. D’autres des Bottero, bien dodus, gourmands. J’interviens le moins possible, plutôt à l’inverse de ce que les vins sont déjà. Si un jus est très fruité, cela ne sert à rien de vouloir lui rajouter du fruit. Mais on peut lui donner de la complexité.»

www.aowinery.com

(24 heures)

Créé: 09.07.2018, 11h13

Parcours

1973 Naît à Pully un 1er avril.

1995 Passe sa maturité scientifique à l’École Nouvelle de Lausanne.

1995 Entame des études de droit à l’Université de Lausanne.

1996 Se recycle dans la comptabilité chez Mertenat, à Pully.

1997 Commence un stage chez son parrain vigneron, Patrick Fonjallaz, Au Clos de la République, à Épesses.

1998 Part un an et demi à Sonoma. Enchaîne en Afrique du Sud, à Bordeaux puis étudie à Changins.

1999 Études d’œnologie à Changins.

2001 Commence chez Newton, à Napa Valley, d’abord comme assistant puis directeur technique.

2006 Lance Alpha Omega avec Robin and Michelle Bagget, qui possèdent également aujourd’hui la Tolosa Winery à San Luis Obispo (Californie) et Perinet dans le Priorat (Espagne) où l’œnologue intervient.

2006 Fonde JH Consultant LCC.

2014 Devient consultant pour Grape Heart, dans la Suisun Valley (Californie).

2015 Son cabernet To Kalon 2012, pièce d’un trio de cabernet intitulé The Debate, obtient la note maximale de 100 chez Robert Parker.

2016 Quitte son poste de directeur général pour donner davantage de temps au consulting.

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