Les crocs du pitbull au service de la compassion

Portrait Anne-Frédérique Widmann, journaliste engagée, Prix Dumur 2019, est aussi une cinéaste qui bouscule.

«Le journalisme, c’est le quatrième pouvoir, il est là pour contrebalancer les trois autres, pour assurer la démocratie.»

«Le journalisme, c’est le quatrième pouvoir, il est là pour contrebalancer les trois autres, pour assurer la démocratie.» Image: LAURENT GUIRAUD

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Devant les ascenseurs de la RTS, en chemin vers le 16e étage et la séance photo dont vous avez le résultat sous les yeux, Anne-Frédérique Widmann croise Xavier Nicol, collaborateur de longue date. Grands sourires, bises affectueuses. «On repart bientôt, alors, lance-t-il. On va avoir besoin de gilets pare-balles?» Ils se marrent, mais la réalité n’est pas bien loin. «Sur la piste des damnés de Daesh», «Infirmières bulgares: le grand marchandage», «Migrants, sur la route de l’enfer»... La liste des sujets qu’Anne-Frédérique Widmann a réalisés, notamment pour «Temps présent», ressemble à un best of du reportage ardu, souvent en terres hostiles. Du solide.

En novembre, la journaliste-réalisatrice-productrice remportait le Prix Jean Dumur, plus prestigieuse distinction accordée à notre profession en terres romandes. Sa consœur Anna Lietti, dans son laudatio, saluait chez celle qu’elle définit affectueusement comme un «pitbull» cette conjonction de talents rare: «L’audace et le courage physique du grand reporter, et les qualités du journaliste d’investigation, qui relèvent davantage du courage moral.»

«L'amour du métier»

À quelle source va-t-elle puiser tout ça? «Simplement l’amour du métier, répond-elle. Tu veux essayer modestement, humblement, de transmettre, de faire savoir. Le journalisme, c’est le quatrième pouvoir, il est là pour contrebalancer les trois autres, pour assurer la démocratie. Il faut que des journalistes soulèvent le tapis pour voir ce qui a été caché dessous, parlent à ceux qui n’ont pas envie de parler, dénoncent les dysfonctionnements… C’est ça le moteur.»

Regard vif mais doux, elle fixe intensément son interlocuteur, passe souvent la main dans ses cheveux lorsqu’elle réfléchit. Le thème l’anime, elle reprend: «Quand tu t’approches des gens, que tu les rencontres vraiment, la nuance apparaît. La nuance, c’est ça qui fait de nous des êtres humains, qui nous fait prendre les bonnes décisions, ne pas nous limiter à des avis extrêmes. Si je vais sur place, que je prends des risques – des risques mesurés, hein, je ne suis pas non plus sur la ligne de front –, c’est pour ça.»

Cet amour de la chose médiatique, la Neuchâteloise l’attribue notamment aux années qu’elle a passées à Boston, de 3 à 7 ans. Papa était médecin, en échange professionnel, maman y étudiait la littérature noire américaine. C’était entre 1969 – Woodstock – et 1973 – le Watergate, la fin de la guerre du Vietnam... «Je me souviens des manifs contre Nixon, pour les droits civiques. Je crois que mon engagement politique date de cette époque. Les médias jouaient un rôle très important. Je me suis dit que ce métier avait un impact incroyable!»

«Il faut que des journalistes soulèvent le tapis, parlent à ceux qui n’ont pas envie de parler»

Au total, Anne-Frédérique Widmann a passé neuf ans de sa vie aux États-Unis. Elle en garde, entre mille choses, une tendance à glisser dans ses phrases les petits anglicismes qui lui viennent spontanément. Le pays est aussi au cœur de l’œuvre ambitieuse qui l’a occupée ces dernières années: le film «Free Men», réalisé en indépendante et sorti il y a une année*. On y suit le combat de Kenneth Reams, condamné à mort dans des circonstances absurdes, luttant depuis vingt-cinq ans pour tenter d’obtenir un nouveau procès. Ode à la résilience, le film suit sa famille, son avocat, la femme qui tombe amoureuse de lui à distance. On entend la voix douce, charismatique, du détenu, mais on ne le voit jamais.

Coup de fil au détenu

Idée puissante, la réalisatrice organise des projections à la fin desquelles elle joint le détenu au téléphone, du fond de son quartier de haute sécurité, pour une discussion avec le public. «On en a fait au Japon, aux États-Unis, lau Liban ou en Suisse. Tout le monde a été très ému. Parler à Kenneth permet de toucher sa réalité, de passer de la 2D à la 3D.» Une parlementaire de l’Arkansas, où Reams est détenu, ainsi qu’un sous-secrétaire de l’ONU ont proposé de placer Kenneth au centre de leur discours contre la peine de mort.

«Si mon travail peut faire changer les choses, c’est bien sûr l’idéal... Au début, je n’étais pas intéressée par l’idée de réaliser un film sur la peine de mort, car j’avais l’impression, à tort, que c’était un sujet où l’on avait déjà tout dit. C’est au moment où l’on a eu l’idée de réaliser avec Patrick (ndlr: le dessinateur Chappatte, son époux) une exposition croisée de dessins de presse et d’œuvres réalisées par les détenus que le projet a commencé à prendre forme.» Pourquoi l’art? «Pour survivre, les détenus disent qu’il faut trois choses: des aires de liberté pour ne pas perdre la tête, mais aussi un projet qui puisse donner un sens à cette vie d’isolement. L’art réunit ces deux critères.» La troisième chose? «Il faut qu’il y ait, dehors, une personne qui t’aime, vraiment.»

En amour, Anne-Frédérique Widmann, dit avoir eu beaucoup de chance. Celle de tomber sur «la» personne. «On est un couple fort parce qu’on s’aime, bien sûr, mais aussi parce qu’on est très partenaires, dans le travail aussi. On aime l’aventure, bouffer la vie à belles dents. Quand je nous imagine retraités, je me dis: «Qu’est-ce qu’on va s’éclater!»

Femme multitalent

Les mots de Chappatte sonnent comme un écho. Le dessinateur du «Temps» évoque tendrement «l’acte fondateur» de leur relation: un long voyage en Amérique latine, accompagné de la publication d’un carnet de route en textes et en dessins, suivie de plusieurs années de vie commune à New York. «On a tenté le crash test: c’était la première fois qu’on voyageait ensemble, la première fois qu’on travaillait ensemble, la première fois qu’on vivait ensemble.» «Admiratif», il loue le talent et la ténacité de son épouse, par ailleurs première juge de ses croquis. «Si elle estime que le dessin est bon, je peux me fier à elle, même contre l’avis de la rédaction.» Un défaut chez cette femme multitalent? «Elle est déterminée et, pour le coup, a peu de patience pour les choses mal faites.» C’est tout? «Bon, s’il fallait vraiment trouver quelque chose, je dirai que son amour des tartines au Cenovis au petit-de?jeuner est impardonnable!»

La journaliste confesse quant à elle un côté speed. Pour y faire face, elle pratique beaucoup le sport. Elle s’est intéressée, aussi, aux liens entre le corps et l’esprit: yoga, méditation de pleine conscience, autohypnose... «Cela permet de se calmer intérieurement, de se laver la tête. De se focaliser.» Pour quels projets à venir? «Je ne peux pas donner les détails, mais ça implique de nouveau des voyages au Moyen-Orient, et ça va de nouveau être délicat à réaliser, il y aura des obstacles…» Ceux qui veulent cacher les choses sous le tapis ont encore du souci à se faire.

*À voir le dimanche 9 février à 22 h sur RTS2, et disponible sur Amazon Prime.

Créé: 28.01.2020, 09h33

Biographie

1965 Naissance à Neuchâtel.

1969-73 Premier séjours aux USA avec ses parents.

1989 Engagée à «La Suisse», se forme au journalisme économique.

1995 Série de reportages dessinés en Amérique latine avec Patrick Chappatte. Le couple s’installe à New York où elle devient correspondante pour «L’Hebdo» et le «Nouveau Quotidien».

1997 Mariage à Las Vegas. Leur premier fils, Tristan, naît cette même année à New York. Suivront Simon (1999) et Sami (2005)

2005 Coproductrice et coprésentatrice à «Temps Présent», où elle réalise de nombreux reportages et enquêtes.

2014 Année sabbatique à Los Angeles en famille. Crée avec Chappatte l’exposition «Fenêtres sur les Couloirs de la mort».

2018 Réalise «Free Men», film sur l’extraordinaire résilience du condamné à mort américain Kenneth Reams.

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