Daya Jones brise les diktats en douceur

PortraitInvitée des TEDxLausanneWomen le jeudi 5 décembre 2019 au SwissTech Convention Center, la chorégraphe parle de sa façon de démocratiser la danse.

Image: Lucien Fortunati

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C’est à Genève, dans un des studios de l’espace culturel L’Abri, qu’on rencontre la chorégraphe et danseuse Daya Jones. Avec sa longue chevelure noire et son regard profond rehaussé de sourcils décidés, Duygu-Diana Akbulut de son vrai nom ressemble à une guerrière kurde qui se bat pour son territoire. On arrêtera ici la description stéréotypée, «un peu trop cliché» pour la Lausannoise qui justement les déteste, les clichés. Oui, elle est Kurde alévie de Turquie et a grandi dans une famille de cinq enfants dans les quartiers multiculturels de Lausanne, Renens et Prilly. Mais sa réussite dans le milieu artistique n’est pas une revanche sur une jeunesse difficile au sein d’une famille traditionnelle. Bien sûr, son père a pu avoir au début quelques réticences à voir sa fille quitter la sécurité d’un emploi dans les assurances pour la danse. Mais ça c’était avant de la voir sur scène. «La première fois qu’il m’a vue danser, c’était il y a deux ans au festival Les Créatives à Genève. C’était un moment très fort pour moi. Je savais qu’il était là. J’étais très émue. À la fin du spectacle, quand je l’ai vu, j’ai lu sur son visage qu’il était fier de moi.»

Il faut dire que le parcours de la jeune femme de 30 ans à de quoi rendre fier plus d’un père. C’est elle, l’autodidacte sans formation académique, que la Manufacture vient chercher pour enseigner les danses urbaines à ses étudiants en bachelor. Avant elle, cette matière n’était tout simplement pas au programme de la haute école. Côté scène, elle est partie durant trois ans en tournée avec Swaggers, la compagnie de la Française Marion Motin, dans différents pays d’Europe, d’Asie et du Moyen-Orient. «On était un team de neuf femmes incroyables et on vivait tout ensemble: les joies, les peines, les accouchements. C’était très intense.»

La Lausannoise a également écrit et présenté «Moves» (sur Tataki, le média digital de la RTS), une série qui fait le tour du milieu romand de la danse pour montrer aux jeunes talents les chemins pour vivre de son art en Suisse. «Je me suis toujours battue pour que le travail des danseurs soit considéré à sa juste valeur. C’est important pour moi d’aider ceux qui veulent se lancer.» Elle est aussi la première danseuse issue du milieu urbain qui accède au statut d’artiste associé en résidence à L’Abri.

Enfin, c’est à elle qu’on doit le «sassy concept». Ces cours de danse permettent aux femmes de s’exprimer librement à travers le mouvement, de se libérer des diktats. «Dans une société qui nous dit qu'un seul type de physique est beau et que la compétition est le seul mode de fonctionnement pour se réaliser, le «sassy concept» (ndlr: impertinent, insolent) redéfinit les codes.» Et c’est justement de cet espace de douceur et de non-jugement, à l’abri des remarques et regards sexistes, dont elle parlera ce soir lors de TEDXLausanneWomen. «Plus de 100 femmes participent chaque semaine aux cours et la liste d’attente compte 60 personnes. Dès l’année prochaine, de nouveaux cours seront disponibles sur Lausanne et Genève.»

Une photo de famille

Pour raconter son histoire familiale, Diana évoque une image prise par la photographe Simone Oppliger au début des années 1990. «Sur la photo on voit mes parents, ma grande soeur et moi, assis sur le vieux canapé dans notre appartement de Renens. Leur demande d’asile venait d’être refusée. Je devais avoir 3 ou 4 ans.» L’article qui accompagne le cliché parle du déracinement auquel le père de Diana, arrivé en Suisse peu de temps auparavant, ne veut pas être confronté une seconde fois. «C’est grâce au travail de la photographe et à sa volonté de montrer les personnes menacées d’expulsion, en nous rendant visibles, que nous avons pu finalement rester ici.» Le souvenir émeut Diana mais pas question pour autant de jouer les Caliméro! L’optimisme comme remède à tout. «J’ai eu une enfance royale.»

Diana grandit et prend goût aux mouvements du hip-hop au centre de quartier de la Bourdonnette, puis ailleurs. Adolescente, sans lâcher ses études, elle passe le plus clair de son temps à danser. Elle fait ses preuves dans des battles en Suisse et en Europe et intègre un temps la troupe de l’Urban Elite avec laquelle elle sillonne la Suisse. Elle commence aussi à donner des cours dans plusieurs écoles.

Quête de féminité

«À 21 ans, j’avais l’impression que je ne pouvais pas plus progresser. J’ai pris quatre mois sabbatiques et suis partie à New York pour rencontrer les pionniers des danses urbaines.» Là-bas, elle découvrira sa féminité et l’envie de la laisser s’exprimer.

De retour en Suisse, elle affine son art, tout en ouverture. «J’ai eu envie de décloisonner les danses, de ne pas me cantonner à un style, mais de chercher avant tout à exprimer mes émotions.» À 24 ans, elle quitte son job dans les assurances et se lance. «J’ai mis du temps à me mettre en professionnelle. Pendant longtemps, il y avait quelque chose qui me retenait culturellement, par rapport à ma famille.»

Aujourd’hui, à 30 ans, elle continue de mener sa carrière de chorégraphe et danseuse sur différents fronts. Elle vient de terminer un gros mandat de plusieurs mois avec Nike, «son bébé», le «sassy concept» va encore s’étoffer l’année prochaine, et elle prépare pour janvier 2020 une pièce pour l’Arsenic et les JOJ 2020 en collaboration avec le Mudac dans le cadre de l’exposition «Sneaker collab». Sans oublier sa résidence à L’Abri durant laquelle elle veut rendre hommage aux cultures kurdes et alévies. «C’est en moi, je ne peux pas y échapper. Quand j’entends de la musique kurde, je suis très émue. C’est cette émotion et ce besoin d’exprimer et de mieux comprendre mes origines sur lesquels je vais travailler durant cette année.»

Créé: 05.12.2019, 09h02

Bio

1989 Naissance le 2 avril à Lausanne.
2002-2004 Commence à danser.
2010 Part à New York pour rencontrer les pionniers et s’initier à d’autres danses urbaines.
2012 Intègre Swaggers, la compagnie de la Française Marie Motion, devient danseuse professionnelle.
2016 Devient la première enseignante en danses urbaines à la Manufacture. Lance le «sassy concept». Part en tournée en Europe, Asie et Moyen-Orient avec Swaggers.
2019 Chorégraphie les Swiss Music Awards. Ecrit et tourne la série Moves pour Tataki (RTS). Commence une résidence en tant qu’artiste associée à l’Abri à Genève.

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