Détaché du décorum, l’hôtelier pétrit le beau et le brut

PortraitBien dans ses mocassins comme dans ses Crocs, le retraité devenu artiste, Christian Perrette, explore les facettes sombres de l’âme humaine.

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En fan de Pink Floyd, Christian Perrette n’ignore pas la face cachée de la lune. Avec son aisance élégante de directeur d’hôtel, il passe en toute fluidité du logement rutilant des hauts de La Tour-de-Peilz au «Bronx de tubes» de son atelier. Il y troque le cuir lustré de ses chaussures pour une paire de Crocs, se met en devoir d’accomplir un sommaire rangement pour les besoins de la photo, déplace un portrait de Renaud, ponctue le geste d’un «scuse-moi jeune homme», puis commente: «Oui, je parle à mes tableaux. Le matin quand j’arrive, je leur fais «bonjour» à la ronde, genre le mec il a un problème…» Le langage, l’allure, l’énergie, tout est juvénile chez ce récent retraité, dont la conversation mêle accent vaudois et expressions anglo-saxonnes, stigmates d’une vie à côtoyer les cadres d’une multinationale en cultivant des racines viscéralement terriennes. Assumer avec naturel ses contrastes, voire ses contradictions, est un talent de cet insatiable curieux prêt à plonger ses mains impeccables dans l’argile, les couleurs et l’encre pour donner vie à une œuvre protéiforme dont la quête principale serait l’exploration des fêlures. Ses toiles et céramiques se taillent leur petit succès au gré d’expositions et de marchés, alors que son premier bouquin fraîchement publié sera verni ce jeudi. «Ce livre, c’est le Graal, le rêve de ma vie! J’ai eu les larmes aux yeux quand j’ai su qu’il allait être édité.»

Avec «Les rendez-vous» (Éd. Mon Village), l’auteur plonge sa plume dans une encre noire et émaille le décor de la Riviera de confrontations mortelles, poussant la noirceur jusqu’à une rupture d’anévrisme du Père Noël. L’admirateur de Jacques Chessex, qu’il a rencontré, s’avoue fasciné par la fange des misères humaines. «L’écriture est un exutoire. Avec ces nouvelles, j’ai exorcisé mes chagrins, la mort de mon père, celle d’un ami. Il y a beaucoup de souffrances, on garde ça pour soi, on n’en parle pas, on essaie d’avaler la couleuvre tout seul.»

Passée du figuratif à l’abstrait, sa peinture joue aussi avec les failles: «J’aime le chaos dans mes tableaux, mêler les matières et voir les masses de différentes origines se battre entre elles.» Armé de poches à douille, spatules et même un rouleau à pâtisserie, l’artiste recycle les ustensiles de son premier métier pour créer des reliefs, se libérer du cadre policé des convenances. Ancien de la Jeune Chambre économique, élu libéral au Conseil communal, ce grand affable – qui brassait la polenta lors des fêtes de la Nativité au sein de la société des commerçants – refuse les privilèges autres que ceux obtenus par mérite: «On croit qu’il faut avoir fait de grandes écoles pour faire carrière alors que pour être patron, il faut savoir tout faire, même nettoyer des lavabos.»

Du défi par choix

L’art s’est immiscé par touches au fil d’un parcours où la facilité n’a jamais eu droit de cité, davantage par défi que par contrainte. Il fallait une certaine tronche pour renoncer aux études et choisir le métier de cuisinier à une époque où l’on suivait cette formation par défaut. Il fallait de l’abnégation pour accéder aux fourneaux du Beau-Rivage Palace de Lausanne, œuvrant durant six mois comme «passe-platier» pour une paye dérisoire. Il fallait du boulot pour être apprenti du prestigieux établissement, intransigeant avec ses recrues, et terminer troisième du canton aux examens finaux.

Sa maman, patronne d’un café, confectionnait des rösti réputés loin à la ronde. Son papa typographe lui faisait respirer l’odeur des livres. L’adolescent se laisse inspirer par ces plaisirs des sens: «Mon rêve c’était de devenir directeur de l’Hôtel des Salines de Bex! C’était à côté du restaurant familial et je m’y rendais souvent. J’étais ébloui par cet homme en costard qui saluait tout le monde. Les beaux salons, la bonne cuisine, c’était un spectacle. J’avais envie de reproduire ça.» Il réalise cette ambition sitôt l’École hôtelière terminée, de Riyad à Crans-Montana en passant par Sion ou Lavey-les-Bains. Mais le cœur de sa vie professionnelle battra à la tête de Rive-Reine à La Tour-de-Peilz, hôtel destiné aux cadres internationaux de Nestlé en formation. Il y côtoie d’égal à égal les CEO successifs, s’imprègne de leur charisme, s’applique à être un dirigeant «aussi reconnaissant qu’exigeant». Pour se reposer de la frénésie, il s’évade quelques heures sur son bateau, avec pour compagnie un bouquin, un cigare et une bière.

Son ami et compagnon de défis Jean-Christophe Gross, avec qui il a traversé les Alpes à pied et descendu le Rhin à vélo, ne voit aucune antinomie entre le bon vivant, sa tribu épanouie, sa poignée de «vrais potes» et le créatif aspirant à la solitude: «C’est un personnage à différentes facettes: d’un côté l’homme très cartésien dans son job, de l’autre l’artiste sensible à tout ce qui est beau et bon, un épicurien qui fait merveilleusement à manger, un connaisseur éclairé des vins.» L’intéressé interprète ces multiples visages comme une soif perpétuelle d’expériences: «Je fonctionne par vagues, tout à coup j’ai envie de faire un truc et je me lance dedans… Quoi, pourquoi tu ris?» s’interrompt-il en lançant un regard faussement torve à Martine, de passage durant l’interview. Cette copine d’école dont il est tombé «raide dingue» lorsqu’il l’a recroisée à Ibiza il y a quarante-cinq ans partage sa vie avec complicité. «Elle a raison, j’ai essayé plein de choses et parfois je ne vais pas jusqu’au bout. Je ne suis pas le gars d’une seule passion. Comme Aznavour, «j’ai vécu pour tout connaître de ce qui m’était offert, sans souci d’aller au ciel ou en enfer».

Créé: 07.11.2018, 09h30

Bio

1952

Naît le 19 août à Lausanne. Par la suite, la famille (Christian a un frère) s’installe à Bex où ses parents reprennent le Café des Alpes.

1968

Entame son apprentissage de cuisinier au Beau-Rivage Palace de Lausanne.

1971

Jette une pièce de monnaie sur la carte de l’Europe pour décider de la suite de sa carrière. Ce sera à Berlin, 7 mois, puis Londres, un an. Suivra l’École hôtelière
de Lausanne de 1974 à 1978.Il enchaîne avec sa première mission comme cadre à Riyad.

1973

Tombe amoureux de Martine à Ibiza. Le couple voyage, se marie en 1980, donne naissance à David, «un type en or», en 1981 et Frédérique, «une fille incroyable», en 1983.

1984

Christian devient «hôtel manager» pour Nestec à Rive-Reine.

2011

Passe directeur exécutif de la Fondation Nestlé Pro Gastronomia, jusqu’à sa retraite en 2016. Cerise sur le gâteau, Dahlia, sa petite-fille, voit le jour en 2017.

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