Le devoir de désobéir pour les animaux et la planète

PortraitLa militante antispéciste Virginia Markus prône une révolution citoyenne plus large pour arriver à «un monde égalitariste».

«Comme dans toute lutte sociale, l’État ne sera pas celui qui autorisera la révolution: désobéir n’est donc pas un choix, mais une nécessité citoyenne», défend l'activiste.

«Comme dans toute lutte sociale, l’État ne sera pas celui qui autorisera la révolution: désobéir n’est donc pas un choix, mais une nécessité citoyenne», défend l'activiste. Image: Vanessa Cardoso

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Elle était «prise dans le système». Alors, naturellement, Virginia Markus expliquait aux étudiants de l’École hôtelière de Genève comment lever les filets d’un poisson ou désosser un poulet. Celle qui est, depuis, devenue l’une des cheffes de file du mouvement antispéciste romand sourit de ce souvenir. «Je ne faisais pas le lien avec les animaux, j’avais l’impression de manipuler des aliments. Vraiment, j’étais mise dans l’ignorance.» Au moins, cette expérience lui confirmera qu’elle est faite pour l’enseignement. «J’ai fini par obtenir un bachelor HES (en travail social) mais je m’étais d’abord engagée en filière économie et commerce. Quand on sait ce que j’en pense maintenant… De toute façon, j’étais nulle en maths et en compta. En plus, je foutais un peu la merde alors j’ai dû quitter le Gymnase de Nyon.»

«Comme dans toute lutte sociale, l’État ne sera pas celui qui autorisera la révolution: désobéir n’est donc pas un choix, mais une nécessité citoyenne»

Avec le temps, la révolte ne s’est pas consumée. Aujourd’hui, celle qui suggère «esprit libre» quand on propose «pasionaria» insiste sur la pluralité de ses combats. «Je milite pour les Terriens et la planète, pour laquelle j’ai une grande compassion. Si l’on aspire à une réelle préservation de la vie sur Terre, alors nous devons conjointement lutter pour un monde décroissant et égalitariste.» Elle entend par là anticapitaliste, féministe, écologiste et, bien sûr, antispéciste. Politiquement, elle ne s’allie à aucun parti car «aucun discours n’est inclusif à tous les niveaux». Pour parvenir à ses fins, la Genevoise de naissance opte pour une méthode claire: la désobéissance civile. «Comme dans toute lutte sociale, l’État ne sera pas celui qui autorisera la révolution: désobéir n’est donc pas un choix, mais une nécessité citoyenne.»

La militante l’a déjà dit, elle ne craint pas d’alourdir son casier judiciaire. Quatre procédures la concernant sont toujours en cours auprès du Ministère public pour être notamment entrée, avec d’autres activistes, dans l’abattoir de Rolle et en être ressortie avec 18 cabris. «Si l’on est soucieux du bien-être animal et de l’écologie, alors le militantisme est impératif. Les choix individuels de consommation ne suffiront pas car ces sujets doivent être politiques. La récupération capitaliste du véganisme est problématique, elle s’apparente au greenwashing (ndlr: stratégie marketing par laquelle une société améliore son image en utilisant l’argument écologique) qui donne bonne conscience mais ne change rien. D’un point de vue politique, que l’offre végane augmente chez Coop et Migros n’est pas une victoire. Je n’y mets pas les pieds.»

«Elle a la capacité d’inspirer les gens et de les entraîner dans ses combats», observe Elisa Keller, activiste de 269Life Libération Animale. Le discours rodé de Virginia Markus a d’ailleurs convaincu sa propre mère. «Elle a vécu l’éducation communiste en Chine. Pour elle, l’individu méritait l’indifférence, qu’il soit humain ou animal. Mais elle a eu un déclic et maintenant elle milite aussi.» Côté paternel, pas besoin de prêcher un convaincu qui lui «a toujours inculqué la sensibilité animale». «Dans un monde qui nous accoutume à la lâcheté, elle se fait un devoir d’agir. Face à n’importe quelle injustice, elle va s’opposer», décrit Elisa Keller à propos de son «amie bienveillante qui est aussi une sœur de luttes». Les deux jeunes femmes ont notamment fondé l’association antispéciste et égalitariste Co&xister. Parmi leurs objectifs: créer des espaces d’accueil pour les bêtes et soutenir «la réorientation des filières impliquant l’exploitation d’animaux». Souvent taxées d’utopie, elles veulent répondre par du concret. Alors, le 17 février à Morges, l’association invite Jean-Marc Charrière, ancien éleveur devenu éducateur et antispéciste. Pour l’exemple.

«Posséder le moins possible»

Virginia Markus serait, elle, «antispéciste de naissance mais trop longtemps conditionnée pour voir la souffrance engendrée». Elle finira par choisir le végétarisme à 18 ans, puis le véganisme à 24 ans après avoir «compris que l’industrie laitière était meurtrière». En 2017, elle y consacre son premier livre avant de publier «Désobéir avec amour», un an plus tard. «Elle est hors norme car elle communique et argumente d’une manière assez exceptionnelle, juge Gila Müller Bongard, protectrice des animaux depuis quarante ans. Elle parle de désobéissance civile sans agressivité, avec réalisme. Surtout, elle a compris que les causes animales et environnementales sont interdépendantes, elle est dans le combat global.»

Admirative de Matthieu Ricard, la militante «vit de manière décroissante avec l’ambition de posséder le moins possible», dans la maison de son compagnon Pierrick Destraz, entourée de deux poules estropiées, de deux chats et de trois chiens ramenés du Qatar. «J’y ai travaillé un an, dans une clinique vétérinaire, mais les injustices sociales et capitalistiques m’ont dégoûtée.» Désormais «incapable d’œuvrer au sein du système», elle exerce en tant qu’indépendante auprès de jeunes en difficulté et dans la communication animale. Pour le reste, elle se contente d’un petit cercle d’amis, sa «famille choisie», de promenades en forêt, de lectures, de méditation et de quelques sorties pour acheter de la nourriture locale et bio en vrac. «Je n’ai pas besoin de soirées ou de shopping. En fait, je n’ai plus besoin de divertissement. Passer des week-ends à fuir un travail qui n’a pas de sens n’est plus une nécessité. Je l’ai fait mais c’est terminé, je suis dans le bonheur présent.»

Celle qui a grandi entre le quartier de la Jonction, à Genève, et la campagne nyonnaise refuse désormais de se fixer. «Je n’ai pas d’enfant et pas d’employeur à qui rendre des comptes, si mon cadre de vie doit changer c’est que quelque chose m’attend ailleurs. Je vis dans l’instant, pour éviter les projections.» Habituée des sanctuaires animaliers à l’étranger, elle ne s’interdit pas de quitter la Suisse. «Il y a des choses magnifiques dans ce pays mais on reste définis par notre carrière, notre compte en banque et notre casier judiciaire.» Et puisqu’il faut désobéir…

Créé: 14.02.2019, 10h31

Bio

20 février 1990 Naissance à Genève.

2008 Rencontre avec un enseignant «écolo radical» qui lui «fait prendre conscience de la situation des animaux et de l’environnement». Elle devient végétarienne.

2014 Elle rencontre un jeune veau et comprend «qu’il faut tuer des animaux pour faire du lait». Elle choisit le véganisme.

2017 «La lutte antispéciste connaît un essor qui permet de la faire reconnaître comme un mouvement socio-politique à part entière.»

Décembre 2018 Depuis deux mois, un activiste antispéciste, surnommé Matthias, est incarcéré à Champ-Dollon en lien avec des actions militantes menées l’an dernier. «C’est un événement marquant dans l’histoire de notre lutte.»

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