La discrète Bernoise qui a embrassé le Pays de Vaud

PortraitL'amour de Silvia Amaudruz pour la gastronomie traditionnelle et le terroir ont nourri son combat pour la reconnaissance des exploitantes.

Silvia Amaudruz achève sa huitième année à la tête de l'Association des paysannes vaudoises. Dès l'année prochaine, elle représentera les traditions romandes au niveau fédéral.

Silvia Amaudruz achève sa huitième année à la tête de l'Association des paysannes vaudoises. Dès l'année prochaine, elle représentera les traditions romandes au niveau fédéral. Image: VANESSA CARDOSO

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En ce matin de cramine automnale, ça sent bon l’humidité, les arbres se sont parés de couleurs chatoyantes. À quelques minutes du Mont-sur-Lausanne, un hameau se dévoile avec, en son centre, une maisonnette qui semble veiller sur les lieux. Une ancienne forge, nous apprend-on, avant de nous inviter à passer la porte cachée derrière la glycine de l’immense ferme familiale.

Un feu crépite dans l’âtre: «On s’en sert pour chauffer la maison entre saisons et comme on a du bois à plus savoir qu’en faire, autant en profiter.» C’est léger, mais il y a quelque chose qui détonne chez cette accueillante Montaine… L’accent sonnerait-il germanique? On doute car Silvia Amaudruz est la présidente de l’Association des paysannes vaudoises. Mais l’impression se précise: «J’ai grandi à Évilard dans le canton de Berne. Mon père était dans l’horlogerie.»

C’est lors d’un séjour en Romandie, en 1985, qu’elle a rencontré Claude. «Trois ans plus tard, on se mariait et je m’installais dans l’exploitation familiale, ici, au Mont-sur-Lausanne». A-t-elle souffert de critiques de la part des autres paysannes lors de son élection à la présidence de l’APV en 2012? «Il y a bien eu des piques sur le sujet. Je me fais un malin plaisir de glisser que le canton n’a pas toujours été indépendant…» rigole la plus vaudoise des Bernoises. Et d’ajouter, un léger sourire aux lèvres: «Honnêtement, je ne suis pas touchée par ça.»

Puiser sa force vitale dans la terre

Même discours quand elle parle de son expérience de dix ans au Conseil communal du Mont-sur-Lausanne. Alain Chabloz, qui a siégé avec elle entre 2011 et 2015 en garde un bon souvenir: «Réservée hors des séances, Silvia Amaudruz disait ce qu’elle pensait et défendait ses idées avec douceur.» Sa fille, Nathalie, abonde: «C’est une femme qui a un bon caractère, mais c’est clair qu’il ne faut pas la chercher. Elle pouvait être stricte avec nous mais toujours avec amour et bienveillance. Exploiter un domaine et gérer une vie familiale, c’est très difficile. En fait, ma mère me donne l’espoir que c’est possible. J’espère réussir à transmettre cette éducation centrée sur la famille.»

Son énergie, la souriante quinquagénaire la puise dans la nature depuis sa plus tendre enfance. Son père, membre du Club alpin suisse, l’emmenait à chaque fois qu’il en avait l’occasion à la découverte des montagnes jurassiennes. Une passion qu’elle a cultivée avec sa tribu. Tous les samedis après-midi après le marché, ils se dépêchaient de tout ranger pour filer dans leur pied-à-terre des Crosets. L’occasion, en été, de réaliser de longues randonnées et l’hiver de dévaler les pistes. «Ces moments en famille étaient essentiels. Loin de l’exploitation, nous pouvions nous concentrer à 100% sur les enfants. Aujourd’hui encore, les dimanches soir sont sacrés.»

Quand elle raconte ses premières années au Pays de Vaud, entre ses cours de cuisine pour adultes, ses rendez-vous associatifs, les marchés et la gestion de la vie du ménage, on devine son esprit hyperactif. «Tout est question d’organisation, pose la mère de famille. Pour les enfants, par exemple, dès que Claude rentrait, je partais pour enseigner. C’était une période très enrichissante pour moi, je ne rentrais jamais déçue. Les échanges avec mes étudiants ont nourri ma vision de la cuisine.»

Le bien manger, l’enseignante en économie familiale en a fait son cheval de bataille et le fil rouge de sa vie professionnelle et associative. Dès son entrée au groupe de l’APV au Mont, elle s’investit dans les activités alimentaires avant d’intégrer la commission culinaire. Sandra Chabloz, agricultrice au Mont, souligne son esprit vif orienté vers la recherche de solutions et de médiation. «Elle a beaucoup fait pour le monde paysan, elle s’est battue pour les produits du terroir, ajoute la présidente de la section montaine. En fait, elle cherche le bien de tout le monde tout en étant très discrète.»

Objectif: la reconnaissance des femmes

En remisant sa carrière professionnelle, Silvia Amaudruz a parié sur l’associatif. Le comité cantonal en 2010, puis la présidence en 2012. Arrivée à la fin de son mandat de 8 ans, l’active paysanne prépare sa relève. «Je laisse derrière moi un dernier projet que j’espère voir réaliser bientôt. Un recueil des recettes vaudoises actualisées au goût du jour.» Sous quelle forme? «Un livre, un classeur, une app? Rien n’a été décidé. Mais je leur fais confiance.»

«J’aimerais que le statut de la paysanne soit reconnu: trop d’exploitantes ne sont pas assurées, ne touchent pas d’indemnités et ne cotisent pas pour les assurances sociales»

Silvia Amaudruz a changé de dimension en 2019, puisqu’elle représente la Suisse latine au comité de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales. «J’aimerais que le statut de la paysanne soit reconnu: trop d’exploitantes ne sont pas assurées, ne touchent pas d’indemnités et ne cotisent pas pour les assurances sociales. C’est un vrai problème, en particulier dans une société en pleine mutation où les modèles familiaux bougent.»

Loin de s’encombrer du poids des traditions, la dynamique retraitée – avec son mari, ils ont remis l’exploitation du domaine à leur fils en 2018 – regarde les évolutions de la société avec un œil bienveillant: «Le changement est une bonne chose. Si on est capable d’écouter, d’analyser et d’argumenter, il peut apporter des solutions nouvelles et positives.» Une bûche craque dans la cheminée. Silence. Sur le pas de la porte, elle lance: «Vous reviendrez bien voir comment on prépare la raisinée, n’est-ce pas?»

Créé: 01.11.2019, 10h37

Bio

1964 Naissance le 28 février. Enfance à Évilard, au-dessus de Bienne, où elle suivra ses classes obligatoires.

1985 Rencontre avec Claude Amaudruz, agriculteur au Mont, pendant un séjour d’une année en Suisse romande.

1986 Diplôme d’économie familiale à l’École normale de Berne.

1988 Mariage et emménagement au Mont.

1989 Naissance d’Olivier.

1992 Naissance de Nathalie.

1993 Entrée au groupe du Mont de l’APV.

1993-2015 Mandat des producteurs de lait pour des cours de cuisine pour adultes et collaboration avec le journal «Menu». Elle s’occupe également des ventes directes au marché les mercredis et samedis.

2005-2015 Siège au Conseil communal du Mont.

2010 Entrée au comité cantonal de l’APV.

2012 Élection à la présidence de l’APV.

2019 Entrée au comité de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales.

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