Il dit non à la Fête des Vignerons et passera l’été loin des gradins

PortraitChristian Anglada, habitant de La Tour-de-Peilz et engagé dans la vie veveysanne, désertera la Riviera durant les festivités.

Image: Florian Cella

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Depuis les bancs de la Bibliothèque municipale de Vevey, le regard se laisse facilement capter par le lac aux infinies nuances et la balafre du Grammont à l’enneigement fluctuant. Bientôt, lorsque la ville connaîtra l’effervescence à laquelle elle goûte cinq étés par siècle, ce décor figurera en arrière-plan des milliers de photos de la Fête des Vignerons. Il serait toutefois faux de croire que cette métamorphose réjouit tous les habitant·e·s. Christian Anglada, rencontré un lundi matin sur les lieux du crime, fait partie des plus sceptiques. Et c’est peu dire.

Lausannois d’origine, Christian Anglada est fortement attaché à Vevey, où il a vécu dès 2003 avant de déménager à La Tour-de-Peilz. Il continue de s’y rendre, juché sur son fidèle destrier à deux roues, pour faire le plein de littérature et de légumes du marché. Enfin, ça, c’était avant que le chantier de la Fête ne grignote la place et que les étals ne soient déplacés dans la localité voisine où il a élu domicile. Malgré quelques initiatives inventives pour suppléer aux inconvénients de ce déménagement, comme la livraison gratuite, et à vélo, des paniers de courses, des problèmes subsistent et la colère gronde sur la place. «Les commerçants ne sont vraiment pas contents, commente Christian Anglada. Il n’y a pas de partenariats prévus avec eux, pas de synergies, et c’est vraiment dommage. Et tout ça, malheureusement, ressort très peu dans les médias.» Lui a accepté de partager publiquement son mécontentement.

«La Fête se targue d’être populaire et de mettre le terroir à l’honneur, mais c’est du storytelling: ça fait surtout gros projet industriel mégalo»

Pour cet ancien élu Vert, amateur de vins, pour autant qu’ils soient respectueux des sols et de la biodiversité, l’impact écologique est certes un sujet de préoccupation, mais le plus irritant reste l’hypocrisie du discours officiel: «La Fête se targue d’être populaire et de mettre le terroir à l’honneur, mais c’est du storytelling: ça fait surtout gros projet industriel mégalo.» Sans surprise, il cite l’exemple de la production des costumes, délocalisée en Italie. L’argument stipulant que la Suisse ne disposerait pas des infrastructures adéquates pour leur fabrication le fait bondir: «Ça ne fait juste pas du tout partie de la vision de l’organisation que de faire travailler les gens du coin, sauf les vignerons. Au lieu d’assumer leurs choix, les responsables prétendent faire du local et s’enfoncent dans des contradictions grandissantes.»

Avec humour, il évoque aussi la dimension des arènes qui augmente de manière quasi exponentielle: «En 1999, elles avaient 16 000 places. En 2019, c’est 20 000. Qu’est-ce que ce sera dans vingt ans? On atteint un peu une taille critique.» Et s’il fallait une preuve de plus que la manifestation tient davantage d’un événement globalisé que d’une liesse populaire, il note finalement que la multinationale Nestlé et Cardinal (désormais aux mains d’une filiale de Carlsberg) font partie des partenaires officiels. Partenariats qui se font au détriment des petits commerces ou des brasseries locales, pourtant nombreuses.

Raisins de la colère, basilic de la passion

Loin du strass et des paillettes, Christian Anglada rêve, lui, d’un visage plus vert pour Vevey. Œuvrant dans l’ombre, il plante des graines, au propre comme au figuré. À l’heure où le ballet des grues redouble d’ardeur pour monter les gradins, des petits miracles végétaux poussent discrètement sur les quais, dans les bacs en béton du «jardin» de la bibliothèque et du Café littéraire. Il en est le jardinier principal. «Il y a quelques années, l’équipe de la bibliothèque s’est dit qu’à la place de tous ces buis en train d’être dévorés par la pyrale on devrait y mettre des fleurs, voire des plantes aromatiques pour assaisonner les plats. C’est de là que l’idée est partie.» Depuis, elle a fait son chemin. À l’initiative de la bibliothèque, celui qui a suivi une formation en jardinage agroécologique et durabilité en 2011 anime deux fois par année – au printemps et à l’automne – des ateliers citoyens pour continuer de verdir la terrasse, tout en sensibilisant le public à la biodiversité.

À leur manière, les bacs fleuris rappellent la sérénité à laquelle la localité est habituée. Que deviendront-ils, dans quelques mois, lorsque Vevey sera métamorphosée, que 40 000 semelles battront quotidiennement les pavés et que le vin coulera à flots? Une seule chose est sûre, Christian Anglada ne sera pas là pour prendre la mesure des changements. Avec sa famille, il prend ses cliques et ses claques et s’enfuit au Sud pour l’été. Une décision concertée et sans états d’âme. Comme en 1999, les Anglada se tiendront à distance de la Fête, et ne s’en porteront pas plus mal.

Pour cette excursion, la famille s’est inscrite sur une plateforme gratuite qui met en contact des foyers désireux de varier les perspectives. À l’inverse d’Airbnb, la philosophie qui sous-tend le projet se veut désintéressée. Et, sourit Christian Anglada, il y a une garantie: «L’idée, c’est qu’il y ait quand même vraiment quelqu’un derrière l’annonce, aucun risque de traverser la moitié de l’Europe pour se retrouver au milieu d’un champ à une adresse qui n’existe pas.» Il a déjà échangé son habitat par le passé: «C’était sympa.»

L’histoire, en revanche, ne dit pas si ceux ou celles qui occuperont son logement de La Tour-de-Peilz le feront dans le but de prendre part aux festivités veveysannes. (24 heures)

Créé: 11.03.2019, 10h06

Bio

1965
Naissance à Lausanne dans une famille d’origine paysanne.
1983
Lectures marquantes d’André Gorz, d’Ivan Illich et du rapport du Club de Rome.
1993
Maîtrise de sciences po après une année à Pékin.
1995
Diplôme en sociologie urbaine à Paris 8.
1999
La famille Anglada passe l’été de la Fête à Marseille, chez des amis.
2003
Emménagement à Vevey.
2011
Formations en jardinage agroécologique et en durabilité.
2012
Découverte de l’équipe du journal d’écologie politique «Moins!».
2016
Animation à la Bibliothèque municipale de Vevey d’ateliers de sensibilisation à l’écologie.
2019
La famille Anglada passera l’été dans le Sud, dans une démarche d’échange de logements.

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