Le duo virtuose et rebelle abolit les frontières

PortraitProdiges de la musique classique arabe, Amine et Hamza M’raihi ont planté leurs racines en Pays de Vaud, sans trahir leurs passions nomades.

Amine (à droite) et Hamza M'raihi, médecins et musiciens virtuoses.

Amine (à droite) et Hamza M'raihi, médecins et musiciens virtuoses. Image: Patrick Martin

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C’est la journée d’été parfaite. Dans le jardin de sa maison, à Dommartin dans le Gros-de-Vaud, Amine M’raihi prend la pose dos à dos avec son frère Hamza (à gauche). Ce dernier en rigole: «C’est devenu notre studio photo, ici, depuis quelque temps.» Dans la lumière du couchant, au milieu des herbes folles, Amine fait passer la séance comme un rêve. Son oud dans les bras, il distille des notes douces en caressant les cordes. La photo sera bonne, comme la musique.

Sur scène comme à la ville, Amine et Hamza forment plus qu’un duo. Leur fratrie est à peu de chose près jumelle: un an les sépare et leur virtuosité est toute siamoise. Depuis des années, les deux jeunes trentenaires multiplient les concerts en Suisse et aux quatre coins du monde, Amine à l’oud et Hamza au kanoun, instruments emblématiques de la musique classique arabe. Ces derniers mois, ils ont tourné en Inde et en Corée du Sud, mais leurs racines sont plantées ici. Leur prochaine date sera à Nyon, le jeudi 28 juin.

Si le talent ne s’invente pas, dans leur cas, il s’est forgé au cours d’une enfance tunisienne pétrie de musique. Le Maghreb n’est pourtant que le début de leur parcours nomade, vécu en tandem, toujours. En 2010, ils ont posé leurs valises en Suisse, où ils mêlent désormais leur vie d’artiste et leur métier de médecin, psychiatre pour Amine et interniste pour Hamza. Vous avez dit effet de miroir?

Passion tyrannique

Chez eux, bien des choses sont affaire d’ADN. La musique règne sur eux depuis le berceau, imposée comme une évidence par la volonté paternelle. «Notre père a toujours voulu être musicien, explique Amine. Il pouvait imaginer qu’on ne devienne pas médecins, comme lui. Mais ne pas faire de musique, c’était exclu.» La voix de l’immense diva Oum Kalsoum est omniprésente dans la maison de leur enfance, à Tunis. «Ses deux principaux musiciens étaient joueurs d’oud et de kanoun. Mon père nous les présentait comme des superhéros», se souvient Hamza. Dès l’âge de 2 ou 3 ans, Amine lie son destin à l’oud, le luth oriental. Pour Hamza, ce sera le kanoun, cithare sur table que l’on retrouve du Turkestan à l’Afrique du Nord.

Dans la Tunisie de Ben Ali, les gens ne s’exprimaient pas. Pour nous, ça a été tout un processus d’en sortir, par la musique.

Quand ils en jouent et quand ils en parlent, les deux frères irradient d’une même passion pour leur art: «Dans le monde arabe, la musique est un moment d’extase, une fenêtre sur la liberté», détaille Amine. Mais pour ces enfants prodiges, qui écument les scènes depuis toujours, c’est une liberté qu’il a fallu conquérir après des années de discipline. «La musique est une passion tyrannique. Elle impose une rigueur qui n’en fait pas toujours une affaire de plaisir.»

Mariages fertiles

Un vent de rébellion sourd dès l’adolescence. Par la musique, le père veut séduire, dans le respect des conventions. Les fils s’en fichent. Ils veulent créer. «On ne se forge pas une personnalité musicale sans faire face à la difficulté», tranche Hamza. À 17 ans, ils présentent pour la première fois «leur» musique devant un public de 1000 personnes en Tunisie. Un tournant, se souvient Hamza: «Ce jour-là, on a montré qui on était vraiment. Les journalistes nous ont démontés, mais le public a suivi.»

Dans la Tunisie de Ben Ali, les carcans sont aussi bien sociaux que familiaux, rajoute Amine. «C’était un climat où les gens ne s’exprimaient pas. Pour nous, ça a été tout un processus d’en sortir, par la musique.» Pour cela, il fallait partir loin. «Le moment de libération a vraiment coïncidé avec notre arrivée en Suisse.» Ensemble, Amine et Hamza s’en vont étudier la médecine en Pologne, puis c’est au CHUV qu’ils trouvent leur premier poste. Hamza s’en étonne encore: «La Suisse a une réputation de fermeture souvent méritée. Mais pour nous, c’est le pays qui s’est révélé le plus accessible.» Tout en plantant leurs racines en terres vaudoises, ils assouvissent désormais leur soif de collaborations et d’explorations. C’est là que naît The Band Beyond Borders, leur sextette «sans frontières», qui marie sans complexe les influences: classique, jazz, musiques indienne et persane ou encore flamenco. Ils en tirent un magnifique album sorti l’an dernier, «Fertile Paradoxes», le huitième de leur carrière.

Liberté et exigence

«Amine et Hamza font partie de cette nouvelle génération d’artistes qui transcendent les genres. On ne peut pas les mettre dans une boîte», juge le violoniste Baiju Bhatt, qui les a rejoints dans ce projet. Mais abolir les dogmes et les barrières ne signe pas la fin de l’exigence. «Ils sont d’une authenticité admirable, tout en visant une excellence sans compromis, que ce soit en tant que musiciens ou en tant que médecins.»

«Après notre départ de Tunisie, nous sommes devenus des hommes au sens arabe du terme», glisse Amine. Assis sur la terrasse, il berce tour à tour son fils cadet de 8 mois et laisse son aîné lui grimper dessus. Comme pour Hamza, dont la petite fille a 2 ans, le rôle de père s’ajoute désormais à celui d’artiste et de médecin. Pas facile à gérer, mais là encore, le défi est source de création. «Mon fils réclame sans cesse d’écouter de la musique. En même temps, l’oud lui rappelle que son père s’en va parfois en tournée. Le rapport à l’instrument est déjà conflictuel. Ce sera un bon musicien!» (24 heures)

Créé: 22.06.2018, 09h13

Prochain concert

Nyon, cour du Château, jeudi 28 juin (21 h), concert lunaire. Infos et réservations: pleine-lune.ch.
Site du duo et prochaines dates: aminehamza.com

Bio

1986 Naissance d’Amine, puis en 1987 naissance d’Hamza, à Tunis. 1994 Les deux frères entrent au Conservatoire, un an après avoir commencé leur apprentissage musical. 1999 Envoyé à Instanbul à 12 ans pour sa première master class, Hamza choisit le kanoun turc pour instrument. Amine est envoyé à Casablanca pour se perfectionner à l’oud. 2000 Le duo enregistre son premier album studio, qui sera suivi de sept autres à ce jour. 2004 Amine quitte la Tunisie pour la Pologne pour ses études de médecine. Hamza le suit un an plus tard. 2010 Tous deux s’installent en Suisse et, à la faveur d’un engagement, comme médecins au CHUV. 2013 Ils créent le groupe The Band Beyond Borders, avec Prabhu Edouard, Valentin Conus, Fredrik Gille et Baiju Bhatt. 2017 Ils sortent leur dernier album en date, «Fertile Paradoxes».

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