Ecrire comme poussent les cheveux

PORTRAITAntoinette Rychner, auteure

Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Elle écrit des histoires depuis l’école primaire. Les mots lui sont nécessaires. Antoinette Rychner est faite d’air, d’eau, de sang, de chair et de lettres. Matin sans phrases, jour dénué d’emphase. La ponctuation rythme ses actions, telle une respiration. A côté de sa maison du Val-de-Ruz est une roulotte accrochée à la pente.

C’est là que la rigolote aime capturer les paragraphes. L’abri de chantier a été percé de fenêtres, lambrissé, repeint. Et un petit poêle à bois permet de le chauffer. Solaire est l’électricité qui alimente son Mac ultraplat. Nature et habitée, l’artiste confesse écrire comme poussent les cheveux.

A partir d’images – elle se souvient d’un garçon avec un cornet de glace dont la boule était tombée –, son père lui racontait, enfant, ce qui avait précédé la scène. Il lui a appris la dramaturgie. Lui a ouvert le cœur à la sensibilité, à une certaine nostalgie.

Alors, dans des cahiers, elle écrivait… comme l’histoire d’un chien vagabond. Il y avait une page titre, un début, une fin. Après le théâtre (six pièces jouées), la nouvelle, la forme épistolaire (Lettres au chat aux Editions D’autre part), le roman a surgi. Le Prix raconte un bout de la vie d’un sculpteur souhaitant ardemment emporter un concours. L’homme sculpte à partir d’une matière qu’il extirpe de son nombril. Mais il est uni à S. Et Mouflet est bientôt rejoint par Remouflet. Comment créer en famille? Le livre affronte les affres de la création. Un processus salissant, tout autant qu’un mystère. Et voici que l’écrivain Elias Canetti sonne à la tête de notre auteure. Elle se lève, fouille dans son ordinateur à la recherche d’un aphorisme. «C’est quelqu’un qui a un poète dans le ventre. S’il parvenait au moins à se le mettre sur la langue.»

Antoinette Rychner – les origines du nom passent par l’Argovie – vit en couple avec deux enfants. Son compagnon œuvre comme technicien de théâtre. Pour pouvoir taper sur son clavier, la vie de la mère est organisée au millimètre. «Tout est prévu. Sur les deux semaines à venir, peu de blanc. La fragmentation, c’est fatigant.» Il n’y a pas si longtemps, elle a bénéficié d’un atelier d’artiste à Berlin. Six mois pour elle. Sa fille avait déjà 12?ans. Son fils n’était pas encore né. Ecrire de tout son soûl, sans être dérangée. C’était bien, mais elle ne souhaiterait pas le vivre toujours. Elle avoue avoir besoin d’être cadrée. Antoinette Rychner appartient à la famille des timides, davantage qu’elle ne le souhaiterait. «S’aimer est difficile. Et imaginer que les autres peuvent nous aimer aussi.»

Assise en face de vous, de l’autre côté de la table, il lui arrive de faire dépasser un genou, d’y déposer une main, comme pour se protéger. Lorsque la question la surprend, qu’elle se met à réfléchir, elle offre son profil. Il y a de la fillette dans le visage de cette femme qui se dit surmenée. De la pâleur aussi, comme un souffle d’elfe. «C’est dur d’être son patron. Comme tous les indépendants, les tâches administratives m’épuisent: facturer, préparer, switcher entre plein de projets différents. Parfois je rêve d’un boulot où il n’y aurait à faire qu’une chose dans la journée.»

Pour gagner sa vie, la Neuchâteloise donne des ateliers d’écriture, fait des lectures, se consacre à l’écriture de plateau. Ça la sort de chez elle, la met en contact avec d’autres. Alors les responsabilités sont partagées. Elle peut s’abriter derrière les choix du metteur en scène. Ça la détend comme boire une bière, désherber un carreau de jardin potager ou remonter le temps en arpentant les vieux chemins de ce Jura qu’elle ressent si fort. «Je suis attachée à ce paysage. Le rapport au sol est là.»

Elle adore aussi lire en plein air. S’évader dans les textes des autres. Et, lorsqu’elle reprend son ouvrage, elle regarde la virgule autrement. Ce signe de ponctuation rayonne au cœur du Prix. Ce n’est pas par coquetterie qu’il renvoie à la ligne. «Il me manquait une couleur intermédiaire. La virgule s’avère trop faible. Et le point trop fort, car il fait retomber la phrase.»

Antoinette Rychner préfère les mails au téléphone. L’écriture permet de reprendre. «L’oral est beaucoup plus difficile pour moi. J’ai souvent l’impression, après, que j’aurais pu dire autre chose.»

Pour entamer son roman au souffle puissant, elle a passé un mois dans un phare breton, sur l’île Wrac’h. Les scènes d’alcôves en sont restées salées, iodées à l’excès. Et c’est très beau.


«Le Prix», Ed. Buchet/Chastel, 282 p. (24 heures)

Créé: 21.01.2015, 09h51

Carte d'identité

Née le 17 octobre 1979 à Neuchâtel.

Cinq dates importantes:

1999 Naissance de sa fille, Charlotte.
La mère reçoit le PIJA (Prix Interrégional Jeunes Auteurs) de la nouvelle.
2006 Entre à l’Institut littéraire suisse
à Bienne. La vie pour rire, sa première pièce, est mise en scène.
2010 Petite collection d’instants faciles,
aux Editions de l’Hèbe, première parution.
2013 Naissance de son fils, Aloys,
d’un deuxième père.
2014 Frost est joué en décembre
au Théâtre 2.21.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 4

Dès la mi-septembre, le parking «longue durée» de la place Bellerive, à Lausanne, prisé des familles, ainsi que le P+R d'Ouchy seront payants les dimanches. Plus de mille places sont concernées. Paru le 22 août.
(Image: Bénédicte) Plus...