L’enfant de la balle a fait rebondir sa fièvre sur les planches

PortraitArtiste inquiet et engagé, le comédien Vincent Bonillo joue dans le film «My Little One» et le metteur en scène prépare un «Prométhée enchaîné».

Vincent Bonillo jongle avec ses casquettes de comédien et de metteur en scène.

Vincent Bonillo jongle avec ses casquettes de comédien et de metteur en scène. Image: FLORIAN CELLA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Vincent Bonillo a la fièvre. Pas celle qui vous cloue au lit, plutôt celle qui vous donne des ailes. Aimanté par ses désirs de création, il s’empresse, il virevolte. Son débit le trahit, à coups de légères précipitations et ces ponctuations haletantes de l’homme qui éprouve ses passions dans son corps, sa respiration.

En lui se conjuguent excitation et inquiétude. «Sûr que c’est quelqu’un qui est sur la brèche», confirme le musicien Pierre Audétat, qui a déjà eu maintes occasions de travailler avec le metteur en scène. «Il a aussi une manière très spontanée de bosser. C’est dangereux, mais c’est aussi très chouette: il ne se réfugie pas dans des méthodes lourdes. Vincent est dans la prise de risques.»

L’homme de théâtre ne l’exprime pas de manière aussi frontale mais ne dit pas le contraire. À évoquer dans l’enthousiasme le travail de ses comédiens, il en oublierait presque qu’il en est un lui-même. «Un acteur qui monte sur scène avec sincérité est un merveilleux cadeau, tellement émouvant. Je n’aime pas trop les critiques qui s’attaquent au jeu. Ils ne savent pas ce que l’on a indiqué. Peut-être que ce qui leur déplaît était la demande qui a été faite.»

S’il les couve, c’est pourtant parce qu’il sait bien la fragilité de ce métier qu’il a pratiqué – et pratique toujours – avec des pointures comme Claude Stratz, Jean-Louis Martinelli. «Parfois ça pète, c’est dur. Notre travail est insécurisant et instable. On peut se planter. Tout le temps.» Il rajoute aussitôt: «Comme la vie de tout le monde en fait.»

N’attendez pas de Vincent Bonillo qu’il se drape dans la dignité du statut de l’artiste ou, dit autrement, qu’il cherche à péter plus haut que son cul. Les antécédents de cet enfant de la balle le lui interdisent. «Je suis né dans une famille de théâtre. Engagés politiquement du côté du communisme, mon père et ma mère travaillaient avec une troupe permanente dans l’esprit de 68, s’activant pour la décentralisation, menant un travail auprès de la population. J’ai baigné là-dedans, connu leurs batailles, leurs convictions et leurs galères.»

Que ce soit à Amiens, où les Bonillo signent une convention avec la Ville, rouge à l’époque, ou à Marseille, où leur action, souvent des créations dans les quartiers, se poursuit «mais avec moins de moyens», le petit Vincent vit ce «militantisme à tous les niveaux» qui ne va pas sans une bonne dose d’abnégation, de refus stoïque des voies de carrière.

Sur la scène d’Iggy Pop

Les temps ont changé et Vincent Bonillo ne porte pas ce flambeau historique. Il ne se projetait d’ailleurs pas dans cet héritage de ses parents, Jean-Marc Bonillo et Christine Berthier, même si sa sœur, Isabelle Bonillo, œuvre elle aussi dans le milieu théâtral. «Je me voyais plutôt dans la musique, j’aimais les trucs hardcore, les Beastie Boys, Sonic Youth. À l’époque, j’ai pas mal fréquenté les squats, à Lausanne et à Genève. J’ai même joué au Gibus, à Paris, sur la scène foulée par Iggy Pop!»

Le jeune en défaut de formation se retrouve pourtant au Conservatoire de Lausanne au début des années 1990 et mord à l’hameçon des cours d’André Steiger. «J’ai un parcours français, mais je suis un pur produit artistique romand. Ma vie est ici, tout mon réseau aussi.» C’est dit avec une petite saveur d’accent du Sud, souvenir tenace de Marseille, ville à laquelle il revient régulièrement «pour un petit shot et les amis».

Sans attendre, il se fait rapidement connaître en tant que comédien, apparaissant sur les scènes d’ici et d’ailleurs, s’infiltrant dans de petits projets, trouvant ensuite l’accès à de plus grandes scènes, des tournages pour le cinéma aussi. Il apparaît par exemple dans le film «My Little One», qui vient de sortir sur les écrans. «J’adore le rapport à la caméra. Ce film, réalisé par des amis, était une opportunité extraordinaire. Une immersion de 6 semaines avec l’équipe dans le désert navajo de l’Arizona, avec ses dunes, sa route 66. Un voyage initiatique.»

Mais il ne perd jamais le goût de l’artisanat qui règne dans les petits lieux de création. «Au bout d’un moment, j’en ai eu un peu marre. J’ai eu envie de dire et donner du sens, raconter le monde et donc me diriger vers la mise en scène.» Passé de l’autre côté du 4e mur, il ne perd rien de sa ferveur mais doit embrasser plus large, élargir la palette scénique. «Il faut se battre comme un dingue! Il faut rester attentif à toutes sortes de choses, les aspects picturaux, littéraires, sociétaux, puis passer par les périodes de recherche, de répétitions, de doute. À ce poste, je me vois plus comme un coordinateur, garant de la cohérence de l’ensemble. Cela demande de la lucidité. L’intensité est en amont… Une fois que la première a eu lieu, on n’a presque plus rien à faire, si ce n’est accompagner avec un œil extérieur.»

Le côté critique de la force

Bon sang ne saurait mentir et Vincent Bonillo, s’il n’agite pas des drapeaux, est resté du côté critique de la force, qu’il épingle la finance dans «D’un retournement l’autre» de Lordon, qu’il questionne avec sa compagne, Fanny Pellichet, le bonheur contemporain dans «Paradise Now!» qu’il s’invite chez Pasolini ou qu’il croise les questions de pouvoir et d’intimité dans un texte commandé à l’auteur lausannois Julien Mages.

Sa nouvelle mise en scène, un «Prométhée enchaîné» qui s’appuie autant sur Eschyle que sur Heiner Müller développe la notion de résistance, la capacité à dire non. Une belle acuité pour un projet de longue date qui fait irruption sur scène (dès le 5 mars, à la Grange de Dorigny) à l’heure des «gilets jaunes». «Tout est politique et le théâtre est un miroir qui interroge, remet en question, mais je n’ai pas de solution toute faite à proposer à la société.»

Créé: 28.02.2019, 10h41

Bio

1972
Naît le 26 octobre, à Saint-Étienne.
1979
Des aventures théâtrales de ses parents, il se souvient
d’un spectacle sur la Révolution française dans le Cirque Jules-Verne d’Amiens. «Énorme. La piste avait été remplie d’eau. Un scandale national.»
1981
Installation à Marseille. «Mes années lycée.»
1991
Concert au Gibus à Paris.
1993
«Les années «nonantes!» Conservatoire à Lausanne.»
1998
Rencontre avec le metteur en scène Claude Stratz pour «Sa Majesté des mouches» de Golding.
1999
Joue «Dom Juan» de Molière à l’Odéon de Paris.
2005
Acte avec Jean-Pierre Bacri dans le «Schweyk» de Brecht aux Amandiers de Nanterre.
2006
Première mise en scène.
2007
Naissance de Malik.
2011
Rencontre la comédienne Fanny Pellichet.
2013
Naissance de Suzon.
2017
Tournage de «My Little One» de Frédéric Choffat et Julie Gilbert.
2019
Présente son «Prométhée enchaîné» dès le 5 mars à la Grange de Dorigny.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.