L'enfant cep est devenue responsable de Lavaux

PortraitJeanne Corthay, nouvelle gestionnaire du site inscrit à l'Unesco, veut susciter l'engouement.

Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Jeanne Corthay est une antithèse du survol. Les yeux plongés dans le Léman depuis son bureau idéal de Grandvaux, à la Maison Buttin-de-Loës, on l’imagine scruter Lavaux à la recherche du détail. «Je suis reconnaissante d’être née ici. Petite, ma maman m’emmenait au bord du lac à Vevey et me disait qu’on avait de la chance. Je m’en suis rendu compte quand je vivais à Londres et que j’expliquais notre système démocratique, mais aussi ici, face à cette nature qui nous fait sentir si petit.» Depuis novembre 2018, la native de Corseaux, «formée à la taille Guyot sur les bancs d’école», dirige l’Association Lavaux Patrimoine mondial (LPm).

Elle est aujourd’hui le visage du vignoble Unesco, mais l’ancienne étudiante en anglais, en histoire et en histoire de l’art à l’UNIL préfère le travail de fond aux interviews télévisées et aux séances photos. «En revanche, j’adore donner des conférences, faire des discours, interpeller les gens!» dit celle qui désirerait un jour enseigner le français à des enfants. Son but affirmé: susciter l’engouement collectif. Elle y parviendra, selon Blaise Duboux, vice-président de LPm et président de la Communauté du vin et de la vigne de Lavaux. «Jeanne répond au questionnement de chacun, elle est attentive aux habitants, pas qu’aux acteurs du monde viticole. Elle s’engage à fond, mais veut d’abord comprendre le fondement de la question: si elle adhère, elle portera jusqu’au bout les projets décidés. Et ce n’est pas si simple pour une jeune femme, peu connue et pas impliquée politiquement dans la région.»

À 9 ans, il y avait des enfants adoptés dans ma classe, et j’ai demandé à mes parents pourquoi on ne faisait pas pareil. Comme ils n’avaient pas de bonne réponse à me donner, ils ont fait les démarches

La trentenaire aux cheveux cendrés – qui n’exclut pas un jour de s’engager (plutôt à gauche) en politique – évolue en effet, avec son bureau constitué de trois femmes de son âge, dans un monde traditionnellement masculin. Elle n’en a cure: «J’essaie de minimiser, de faire abstraction de cette question. Et puis, dans le comité de LPm, il n’y a que quatre femmes sur quinze, ça équilibre.»

Un intérêt pour l’autre

Le sourire en coin raconte le recul de Jeanne Corthay. La dame n’a pas l’habitude de s’embarrasser du superflu, elle le balaie gentiment, ses billes brunes plantées dans les vôtres. Mais seulement après mûre réflexion. «Jeanne est un mélange de remise en question et d’assurance: cela en fait quelqu’un de très efficace!» témoigne Emmanuel Estoppey, son prédécesseur au poste de gestionnaire du site de Lavaux, qui l’avait appelée à ses côtés en 2011 pour bénéficier de son bon niveau d’anglais. «Ce qui frappe aussi, c’est son intérêt pour l’autre.» Cette qualité, elle l’a héritée de feu ses grands-parents paternels, de fervents chrétiens, instituteurs de Glion inscrits à la Croix-Bleue, dont elle loue l’empathie et la foi simple et belle. Est-elle croyante? «Je me suis fait baptiser de mon plein gré à 16 ans, répond-elle. C’est dans ce contexte que j’ai eu les premières discussions profondes de ma vie. Cela m’a aidée à me forger.»

Elle poursuit parfois ce lien spirituel avec les parents de son ami ambulancier, David, une aumônière et le très médiatique pasteur Fatzer. Joachim est né de leur union en mars de cette année. Un timing trop serré pour que le bébé revête un costume de papillon à la Fête des Vignerons. «J’aurais tellement voulu! Ces chœurs d’enfants m’ont émue aux larmes.» Elle et son frère cadet étaient des Enfants-Ceps à la Fête de 1999, année où la famille débarquait à Vevey en quête d’un logement plus grand. La fratrie de trois avait accueilli deux nouvelles sœurs. «À 9 ans, il y avait des enfants adoptés dans ma classe, et j’avais demandé à mes parents pourquoi on ne faisait pas pareil, raconte Jeanne Corthay. Comme ils n’avaient pas de bonne réponse à me donner, ils ont fait les démarches.»

La peinture et Paul Éluard

La force de conviction de cette sœur aînée, qui avoue «un esprit leader malgré moi», cache aussi une personne soucieuse de bien faire. C’est sa maman, Claire, libraire, qui a transmis son perfectionnisme et a appris à lire avant l’enfantine à cette «première de classe très studieuse». De son père, Simon, journaliste à la RTS, elle a reçu son côté jovial, bon vivant. «Je suis une épicurienne, pour qui il serait très difficile de faire un régime», rigole-t-elle, énumérant les vins de Lavaux qu’elle adore déguster. Et puis il y a aussi cet attrait pour les Beaux-Arts, instillé sans doute à La Printanière, la maison d’Ouchy où vivaient ses grands-parents maternels, collectionneurs de Soulages, Vallotton… Durant ses études, Jeanne Corthay a aimé guider les visiteurs au Musée de l’Hermitage ou faire du gardiennage en galerie. Et elle exulte lorsqu’elle évoque le nouveau Musée cantonal des beaux-arts, qui attirera, elle n’en doute pas, de nouvelles personnes à Lavaux. «L’œnotourisme et la culture se marient très bien.»

Touriste, elle l’a été durant six mois, en tour du monde avec David, sa «force tranquille». «On avait décidé de partir avant de faire un enfant.» Féru de randonnée nature, le couple a arpenté des pays où «la marche ne peut pas être un loisir. On a rencontré des gens qui vivent dans un paysage magnifique mais n’ont jamais quitté leur village. Ce décalage remet en perspective.» Moins sportive par manque de temps, elle relie toutefois chaque jour à vélo électrique Lavaux depuis Étagnières, où elle vit «par amour». Peut-être en récitant ce vers d’Éluard qui la touche tant – «la courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur» – et qu’elle enseignera sans doute plus tard à ses élèves.

Créé: 18.10.2019, 08h53

Bio

1988
Naît le 30 novembre, à Corseaux. Aînée d’une fratrie de cinq. La famille s’installe à Vevey en 1999.

1999
Participe à la Fête des Vignerons avec son frère en tant qu’Enfant-Cep.

2010
Apprentissage d’employée de commerce chez Publicitas, qui l’envoie dans ses bureaux de Londres. Va aussi à Cambridge perfectionner son anglais.

2011
Premier mandat pour Lavaux, comme job d’étudiante (anglais, histoire et histoire de l’art à l’UNIL). Elle est aussi guide de musée, gardienne de galerie, remplaçante…

2014
Retour à Londres pour enseigner le français dans une école privée. Travaille à distance pour Lavaux.

2015
Retour à l’UNIL pour faire une attestation de français et entrer à la HEP.

2016
«Plaque tout» et part six mois autour du monde avec David. À son retour, elle est engagée à 100% par LPm, en remplacement d’un congé maladie.

2018
Prend la tête de LPm en novembre.

2019
Naissance de Joachim.

Articles en relation

«Lavaux est devenu un vrai terrain d’étude»

Patrimoine Emmanuel Estoppey, premier gestionnaire du site Lavaux Unesco, quitte son poste. En neuf ans, il a acquis la confiance du vignoble Plus...

À Lavaux, des panneaux renseignent les touristes

Patrimoine Une vingtaine de postes aident désormais les visiteurs à appréhender le vignoble inscrit Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.