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L’enfant de chœur exige toujours l’extraordinaire

Depuis deux ans à la tête de Kléber-Méleau, le créateur du Teatro Malandro prépare un solo de Beckett.

Le directeur du TKM pose sur la scène de Romeo et Juliette, sous les Torii, un portail traditionnel japonais
Le directeur du TKM pose sur la scène de Romeo et Juliette, sous les Torii, un portail traditionnel japonais
Patrick Martin

L’odeur de peinture fraîche ne semble pas déranger Omar Porras qui a choisi une petite pièce vide à l’étage du Théâtre Kléber-Méleau pour se faire «psychanalyser», comme il dit. «Si je vous dis que j’étais enfant de chœur et que je crois en Dieu, me prendriez-vous pour un curé?» s’interroge l’homme de théâtre. Pieds et bras emmêlés, visage incliné, le fondateur du Teatro Malandro («mauvais garçon» en espagnol) l’avoue après un long silence: «Je suis quelqu’un qui se cherche. Je suis une multiplicité d’états d’esprit en même temps.» Dans son prochain spectacle, La dernière bande, un monologue de Samuel Beckett, le comédien interprétera un seul rôle, seul sur scène. En tant que directeur du Théâtre Kléber-Méleau (rebaptisé TKM), il ouvre sa saison avec ¿Que tal Bogotá?, un spectacle conférence, en collaboration avec la scène de Vidy, sur le thème de la Colombie, son pays.

Né à Bogotá, de parents paysans dans une famille recomposée, le comédien possède une volonté qui semble indestructible. «Je suis né à 2600 mètres, plus près des étoiles, dans un paradis en guerre. Notre famille était modeste mais notre culture ancestrale. Cela m’a ouvert les yeux sur le monde.» Cela lui apprend aussi l’importance du respect, du travail et du partage. «A l’époque, mes parents ont voulu me faire rentrer dans une case, je n’ai pas voulu.» Sa chaussure gris souris tapote le parquet, comme impatiente face à l’ordinaire.

«Je n’étais pas à l’aise à l’école, j’ai décidé de me créer un parcours en autodidacte.»

Son bac en poche, il échoue à l’entrée de l’école de théâtre de Bogotá. «Je n’étais pas à l’aise à l’école, j’ai décidé de me créer un parcours en autodidacte.» Après une année à l’école de danse, il s’exile à Paris, à 20 ans. «Il voulait faire du théâtre, raconte son petit frère, Fredy Porras, qui collabore avec lui depuis son premier spectacle suisse (Ubu roi) en créant les décors et les masques de ses personnages grotesques. En Colombie, il n’y avait pas vraiment d’avenir et Paris était une référence. Tout le monde était content, sauf ma mère, de le voir partir réaliser ses rêves. Nous étions fiers.»

La Suisse, cœur de l’esprit universel

Artiste dans le métro de Paris, il balade son français teinté d’accent colombien en Europe, puis débarque à Zurich. «Il y avait déjà un Röstigraben, pour lui c’était trop compliqué d’apprendre le suisse allemand», témoigne encore son frère. Genève et ses squats sont propices à la création, Omar Porras y fonde sa troupe «Le Teatro Malandro» dans le squat du Garage. Il a 27 ans. De Zurich, il garde un amour de cette langue «chantante», dont il vante même le «charme méditerranéen». Découverte à travers les enregistrements audio de Friedrich Dürrenmatt, auteur de La visite de la vieille dame, son spectacle signature, la langue est aussi celle de ses enfants zurichois, Chaïa et Luca (21 et 27 ans) et de leur mère.

Le Genevois d’adoption est fier de son passeport helvétique et du folklore qui va avec. «A chaque fois que je suis dans un train et que j’entends qu’on parle italien, français ou suisse allemand, je suis heureux d’être en Suisse. Ici, on est au cœur d’un esprit universel.»

A y regarder de plus près, Omar Porras tient plus de l’enfant de chœur que du mauvais garçon. Tout est mesuré chez lui, comme dans un livre de développement personnel: sa vision du monde, son analyse des choses de la vie, il les puise en bonne partie dans la littérature et la poésie. Tellement qu’on ne sait plus très bien quand c’est du Porras ou quand c’est le Cantique des cantique s. «Nous, les gens du théâtre, nous sommes rassemblés pour donner vie aux textes qui ont traversé l’histoire, comme le Mahabharata, Homère ou Shakespeare.»

La survie de l’être humain et la poésie du quotidien

Le théâtre, sa religion? «Le théâtre n’est pas un but pour moi, c’est un véhicule qui m’amène vers les autres. C’est magique mais il faut une grande concentration pour que l’ennui ne prenne pas le dessus.» Pour lui, la survie de l’être humain dépend de sa capacité à saisir la poésie du quotidien. «Les gens ne sont pas déprimés, ils sont distraits. Ils ont oublié Mozart et Brahms, Schubert et la poésie.» Omar Porras a toujours exigé l’extraordinaire, pour lui et pour les autres. Les comédiens de sa troupe doivent apprendre tous les textes de tous les personnages. Une exigence démesurée? Nécessaire, répond le metteur en scène. «Ce que la vie m’a donné, je l’ai gagné à la force de mon exigence.»

Les mains pleines d’images en mouvement, à 54 ans, Omar Porras dit être un homme heureux. «J’ai la santé, j’ai l’amour, j’ai du travail, de l’amitié, j’ai des collègues, un public et la confiance des autorités culturelles, j’ai des rêves.» En deux ans au TKM, il a su gagner le respect de ses pairs. «Omar travaille avec beaucoup d’intensité. Il a envie de partager son imaginaire avec le public. C’est un homme authentique et généreux», témoigne le directeur du Théâtre de Vidy, Vincent Baudriller. Assis au sommet de son théâtre, Omar Porras s’adonne aussi au détachement. «J’ai décidé de ne pas avoir d’ennemis», affirme celui qui admet ne pas avoir beaucoup d’amis. «Quand je rencontre quelqu’un, cela dure une fraction de seconde pour que je décide si je vais lui faire confiance. Il suffit que je le regarde dans les yeux.» Et que voit-il pour le futur? L’ambitieux réserve un destin extraordinaire à une zone industrielle en plein éveil. Omar Porras est dans la place et il a bien l’intention que ça se sache.

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