Engagée contre le sida et pour les malades

PortraitLa Genevoise Alexandra Calmy se bat depuis des années contre le virus, en Suisse et à l’étranger.

Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Elle n’aime pas les métaphores guerrières, mais comment le dire autrement? Si ce 1er décembre est la Journée mondiale de lutte contre le sida, Alexandra Calmy, elle, se bat toute l’année contre ce virus qui n’est jamais loin quand elle parle. Comme une menace contre laquelle elle a senti dès l’adolescence qu’il fallait agir, une nécessité de défendre les personnes infectées et une bataille, médicale et politique, menée avec les associations actives dans le domaine. Dans son bureau, on découvre des bibelots provenant du monde entier, des affiches, des photos de collègues… «C’est un peu fourre-tout», sourit celle qui est médecin adjointe au service des maladies infectieuses des Hôpitaux universitaires genevois (HUG), et responsable de l’Unité VIH/sida. Elle propose un café au caramel avant de discuter comme on le ferait avec une vieille copine.

Son parcours, elle le raconte en ressortant les lignes fortes. Une vraie démonstration. Aucun doute, c’est une fort en thème qui a étudié le latin et le grec avant d’obtenir le prix cantonal de la meilleure maturité puis de choisir une formation scientifique. Cette trajectoire sans faute et sa détermination ne l’empêchent pas d’exprimer quelques doutes. Elle avoue ne pas aimer faire des choix parce que «choisir, c’est exclure», assure qu’elle joue au piano «comme une débutante» même si c’est sa passion, et mentionne l’interview donnée le soir précédent à la radio. Elle ne s’est pas trouvée bonne et ça l’ennuie. Un peu trop exigeante? «Je débriefe beaucoup avec moi-même et je me remets facilement en question.»

Quand j’étais jeune, l’enjeu, c’était le sida et la stigmatisation des malades. Aujourd’hui, je m’engagerais probablement aussi pour le climat.

En 1987, on parle du virus en évoquant les trois «H» – pour les groupes à risque que sont les hémophiles, les homosexuels et les Haïtiens. Alexandra vient de passer sa maturité et a soif de découvrir le monde, elle qui a été apatride jusqu’à 16 ans et qui avait besoin d’un visa pour se rendre en France. Son père a fui la Roumanie et n’a plus de patrie. Et avant 1986, une mère suisse, même une future conseillère fédérale comme la sienne, ne peut pas transmettre sa nationalité à ses enfants. Son passeport à croix-blanche en poche, elle part donc pour Haïti, où elle travaille plusieurs mois dans une ONG spécialisée dans la construction. «Il y avait une insurrection. Je n’ai pas fait grand-chose d’utile, mais j’ai rencontré des jeunes Haïtiens aux idées révolutionnaires.»

C’est là qu’elle situe son choix de carrière. «Je voulais changer le monde et j’étais curieuse de comprendre son fonctionnement, peut-être à cause du parcours de mon père. Les racines paysannes de ma famille maternelle, originaire du Valais, me poussaient à l’action. La médecine conciliait tout cela.» À son retour d’Haïti, Alexandra Calmy entre à l’université. Deux ans plus tard, elle travaille bénévolement pour le BIPS, le bus itinérant prévention sida qui sillonne Genève. «On allait là où se trouvait le problème pour distribuer des seringues. Les gens que j’ai suivis à l’époque sont tous décédés.»

En 1998, sa formation de médecine interne terminée, elle rejoint la consultation VIH/sida des HUG. Les trithérapies apparaissent et les malades se relèvent sous ses yeux. «J’ai assisté à un miracle de la science. Maintenant, mon souhait est de voir de mon vivant un premier patient guérir.» Elle espère aussi qu’on parviendra à mettre un terme à l’épidémie d’ici à 2030. «Nous avons tous les éléments pour y arriver en Suisse. Mais un virus n’a pas de frontières: il ne faut pas seulement agir ici. Et même si les transmissions s’arrêtent, nous ne devons pas oublier celles et ceux qui continueront de vivre avec le VIH.»

Bernard Hirschel, qui l’a précédée aux HUG, salue son réseau important et son expérience dans les pays dits à ressources limitées, intéressante pour combattre le VIH, surtout dans la Genève internationale. Comme jeune médecin, Alexandra Calmy a rempli des missions au Rwanda et au Cambodge. Durant plusieurs années, elle s’est ensuite partagée entre les HUG et Médecins sans frontières (MSF). Et depuis juillet, elle est vice-doyenne de l’Université de Genève, en charge de la médecine internationale et humanitaire. «J’aurais pu refuser cette proposition et éviter de sortir de ma zone de confort. Mais l’université, c’est la cité. Il y a un engagement citoyen. Et j’ai suivi un conseil de ma mère: «Quand tu as deux choix, choisis le plus difficile.»

Sa mère. La ressemblance physique avec Micheline Calmy-Rey est frappante, à la différence qu’Alexandra a les yeux bleus. Être «fille de», n’est-ce pas difficile? «J’avais 10 ans quand elle s’est engagée et j’étais adulte quand elle a été connue, relativise-t-elle. Elle a une poigne de fer en politique, mais j’étais sa fille, pas son combat politique.» La situation a ses plus et ses moins: «Le courage dont elle a fait preuve est un exemple. J’ai aussi eu la chance de rencontrer des personnes incroyables, comme Kofi Annan. Mais si vous avez une promotion, il y en aura toujours qui vont soupçonner que c’est grâce à votre filiation.» Alexandra Calmy préfère s’en amuser et raconter quelques anecdotes. En Australie, un pays où elle a travaillé trois ans, une directrice de crèche a par exemple traité ses filles de mythomanes parce qu’elles racontaient que leur grand-mère était présidente.

La médecin a eu trois filles. Un autre travail à plein-temps. «Elles font partie de ma vie et je les ai intégrées dans tout ce que j’entreprenais. À la maison, elles jouaient entre mes documents de travail et je n’étais pas enfermée dans un bureau.» Quand elles étaient petites, leur père a lui aussi réduit son temps de travail. Aujourd’hui, le couple est séparé et Alexandra Calmy partage l’existence d’un chef de service de l’Hôpital de Bordeaux. «Le problème, c’est l’empreinte carbone. On essaie de limiter les vols en avion, mais c’est une vraie question! Quand j’étais jeune, l’enjeu, c’était le sida et la stigmatisation des malades. Aujourd’hui, je m’engagerais probablement aussi pour le climat.»

Créé: 29.11.2019, 09h40

Bio

1969 Naissance le 30 novembre, à Genève. Ses 50 ans? «Je n’ai pas anticipé, je ne sais pas comment je vais gérer cela, on verra après la fête!»

1986 Son père tombe malade et sera handicapé jusqu’à son décès, en 2015. «C’était le gardien de la maison.»

1994 Après ses études, elle part pour le Rwanda. 1998 Naissance de sa fille. Elle aura encore des jumelles en 2000.

2001 Elle devient membre des groupes de travail de l’OMS qui élaborent les recommandations de prise en charge du VIH/sida. 12 décembre 2019 Conférence à Genève avec Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine 2008.

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