L’étoile crée les nouvelles constellations de la danse

Kathryn BradneyLa nouvelle directrice du Prix de Lausanne veut stimuler la participation des jeunes Suisses à ce concours qui se déroule du 3 au 10 février.

Image: Vanessa Cardoso

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Le chameau, les pinces, le moulin, le chat… Un inventaire à la Prévert pour danser le «Boléro» imaginé par Maurice Béjart. Concentrée, ondoyante et sensuelle, Kathryn Bradney égrène les séquences devant l’énorme foule – près de 75 000 personnes – sur la place Zocalo à Mexico, en 2000. Quand les projecteurs la font émerger de la nuit, une clameur émerveillée l’accueille. Un coup d’adrénaline. L’ancienne première danseuse s’en souvient comme si c’était hier. «Être sur la table est juste le meilleur moment d’une carrière», affirme-t-elle, les yeux étincelants. «Comme la ville est à une altitude de près de 2000 mètres, il y avait de l’oxygène en coulisses. Heureusement, j’avais préparé mon cœur. Je m’étais même entraînée en faisant de la course à pied.»

Elle est comme ça. Une femme qui ne laisse rien au hasard tout en laissant la porte ouverte aux émotions. Extrêmement disciplinée pour parvenir à ce qu’elle vise mais capable de comprendre ceux qui ne lui ressemblent pas. Comme Igor Piovano, son mari, tant apprécié par Béjart qu’il lui avait fait sauter les étapes hiérarchiques pour le désigner premier danseur dès son entrée dans la compagnie. «Au début, on ne s’aimait pas tellement. Maurice l’avait imposé dans «Hamlet», une pièce qu’il avait créée pour moi. Igor s’est trompé de direction dans un porté que j’avais l’habitude de danser avec un autre partenaire. J’étais fâchée. Il s’est excusé et m’a assuré que cela ne se reproduirait plus jamais. Cela a été le cas.»

Rencontre d’étoiles

Un soir, les deux étoiles dînent ensemble et se découvrent étonnamment beaucoup d’intérêts et de goûts artistiques communs. Igor, l’Italien, voit l’Américaine séduisante et talentueuse, mais il découvre ce jour-là sa fine intelligence. «Kathy, c’est Kathy. Difficile de trouver dans une seule personne autant de qualités tellement différentes. C’est une femme très forte avec un caractère très doux. Une femme avec des idées claires et précises, mais toujours à l’écoute des autres. Une personne sur laquelle on peut compter, toujours présente quand c’est nécessaire. Une personne qu’on a de la chance d’avoir à ses côtés.» Kathryn Bradney éprouve la même admiration pour son compagnon avec lequel elle a fondé l’école Igokat, à Lausanne. «Igor a un mental incroyable. Un charisme hors du commun. Il sait transmettre son énergie et sa passion.» S’ils n’ont pas d’enfants ensemble, ils ont les 650 élèves de leur école.

La nouvelle directrice du Prix de Lausanne était déjà déterminée à l’âge de 2 ans et demi. Elle sait qu’elle veut danser, mais il lui faudra attendre deux longues années avant de commencer à porter le tutu rose dont elle rêve. «C’était lors de mon premier spectacle. J’étais un «bubble gum». Je m’en souviens très bien», raconte-t-elle avec un large sourire qui illumine tout le visage. Elle passera ensuite d’école en école de danse car toute la famille déménage dans différents Etats des USA en suivant son père, ingénieur chez IBM engagé par le Pentagone. Elle progresse à chaque étape. La dernière sera la petite ville de Kingston (NY). Sa mère s’affaire à y dénicher les meilleurs pédagogues pour lui enseigner la danse classique. «Une de mes professeures russe précédentes avait dit à maman que j’avais du talent. Elle a trouvé David Howard et Anne Hebard, professeurs du Royal Ballet de Londres. Ils étaient magnifiques. J’ai beaucoup appris avec eux. À cette époque, je connaissais déjà le Prix de Lausanne et j’aurais voulu y participer mais mes parents n’avaient pas les moyens de me payer le voyage.»

Béjart et la vie

À 17 ans, elle a atteint un niveau quasi professionnel: au lieu de poursuivre ses études à l’université comme l’auraient souhaité ses parents, elle passe des auditions auprès de différentes compagnies. Fred Astaire, Gene Kelly et Ginger Rodgers l’inspirent. Elle danse dans une comédie musicale avant d’intégrer le Pittsburgh Ballet. «J’allais régulièrement voir d’autres compagnies. J’ai découvert Béjart et plus rien n’a été pareil. Ses ballets contiennent toute la vie. C’était tellement différent de ce que je connaissais. En 1986, j’ai passé une audition pour le Ballet du XXe siècle au milieu de plus de 280 candidats. J’ai été engagée et le chorégraphe m’a donné des rôles importants pratiquement tout de suite.»

La jeune danseuse annonce à sa mère que dans un an elle sera retour aux USA. Trente-deux ans plus tard, elle est toujours en Europe, après avoir suivi le maître en Suisse. «Igor et moi, nous nous sommes naturalisés. Je me souviens de mon arrivée en été à Lausanne. Il avait plu presque tous les jours à Bruxelles. Le contraste était saisissant avec les fleurs, le lac et les montagnes. C’était trop beau.» Nommée première danseuse, elle restera près de vingt ans auprès de Maurice Béjart. «C’était une superbe danseuse à la technique parfaite. Elle a tout dansé, de «Ring um den Ring» à «La Tour», indique Jean Pierre Pastori, journaliste et écrivain spécialisé dans la danse. Pour Kathryn Bradney, Maurice Béjart est comme un père spirituel. Un être à part qui lui a tout appris. «J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière. J’ai toujours été là au bon moment, mais c’est grâce à lui que j’ai pu faire ce chemin qui me permet aujourd’hui d’être la directrice du Prix de Lausanne.»

Pour son amie Véronique Chollon, directrice adjointe de la Fondation Point d’Eau à Lausanne, Kathryn Bradney est une femme d’une grande humanité. «Toujours disponible et à l’écoute malgré un agenda de ministre. Aussi lumineuse, brillante et généreuse que sa carrière.»

Prix de Lausanne. Théâtre de Beaulieu, du 4 au 9 février 2019. www.prixdelausanne.org

Créé: 31.01.2019, 12h21

Bio

1966 Naît le 13 février en Pennsylvanie, USA.

1983 Passe son diplôme de maturité une année plus tôt que ses camarades du même âge.

1986 Le 11 août, premier jour de son contrat avec le Ballet du XXe siècle à Bruxelles.

1998 Décès de son père Francis Bradney, le 23 février.

2000 Le 30 avril, elle épouse avec Igor Piovano, ancien danseur du Béjart Ballet Lausanne.

2001 Tournage du film «One Last Dance» avec Patrick Swayze à Winnipeg, Canada. Son mari y participe également.

2001 En août, elle devient maître de ballet au Béjart Ballet Lausanne.

2006 Ouverture de l’école de danse Igokat, fondation de la Compagnie Igokat et de la société Igokat Film.

2007 Décès de Maurice Béjart, le 22 novembre.

2018 Nommée directrice artistique et exécutive du Prix de Lausanne en juin.

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